états-unis

Trump et ses Q

OPINION. Entre les paroles du président républicain et les actes des tueurs dérangés, il y a beaucoup de liens tissés dans l’obscurité de la Toile

Antisémite, Donald Trump? Quelle absurdité! Il aura coiffé une kippa pour rendre hommage aux victimes massacrées dans la synagogue Tree of Life à Pittsburgh, sa fille adorée s’est convertie au judaïsme, et Israël n’a jamais eu pareil soutien à la Maison-Blanche. Comment se fait-il alors que près de 40 000 personnes aient signé en quelques heures la lettre ouverte de rabbins disant au président qu’il n’était pas le bienvenu dans la ville?

Leur texte s’en prend à son «nationalisme blanc», à son dédain pour les minorités, à son hostilité aux immigrants et aux réfugiés, à ses flageolantes convictions démocratiques. Les signataires se souviennent sans doute aussi que le républicain avait découvert «des gens biens» parmi les manifestants qui défilaient en août 2017 à Charlottesville en criant: «Les juifs ne nous remplaceront pas.»

Sur internet, un jus haineux et paranoïaque

Trump a répondu à leur lettre à sa manière, en envoyant l’armée à la frontière mexicaine contre les marcheurs centraméricains candidats à l’asile aux Etats-Unis. Et, sans reprendre son souffle, il a déclenché de virulentes attaques contre l’opposition, les journalistes, ces «ennemis du peuple», accusés d’entretenir un climat de haine dans le pays. Au lendemain des crimes, les médias critiques font pourtant preuve d’une grande retenue, et le Parti démocrate est aussi circonspect qu’une poule devant un couteau.

Le président, lui, fait ce qu’il sait faire et qui lui a bien réussi depuis trois ans. Il flatte et fouette une base électorale dont la fidélité se manifeste, devant les caméras de Fox News, dans des arènes où la casquette rouge est un uniforme. Et il coagule une sorte de corps franc diffus qui prospère sur internet dans un jus haineux et paranoïaque, avec des relais proches de lui.

L’ennemi cosmopolite

De ce magma surgissent de temps à autre des éléments incontrôlés ou dérangés. Cesar Sayoc, par exemple, qui a envoyé de Floride ses bombes artisanales à une dizaine de figures démocrates ou apparentées. On sait maintenant ce que cet homme perdu avait dans la tête, parce que les boîtes des réseaux sociaux ont été ouvertes. Il admirait Hitler, vomissait les Noirs et les Latinos, adorait Trump. Et il abhorrait George Soros.

Le Parti démocrate est aussi circonspect qu’une poule devant un couteau

Le milliardaire philanthrope, financier universel des causes démocratiques (et démocrates aux Etats-Unis), est le liant de toute cette nébuleuse agitée, qui le tient pour un démiurge malfaisant. Donald Trump attaque rarement directement Soros, mais il n’hésite jamais à répercuter les insinuations des autres. L’avant-dernière prétendait que le financier avait payé les participants à la «caravane» de migrants qui traversent le Mexique vers la frontière nord. La dernière, plus aberrante encore, disait que les démocrates – donc Soros – s’étaient envoyé à eux-mêmes les bombinettes de Sayoc, pour en tirer un avantage électoral aux «midterm» de mardi prochain; des proches de Trump (Lou Dobbs, Rush Limbaugh) ont développé cette fable, et le président s’en est servi.

Dans toutes ces fadaises inquiétantes, George Soros est le nœud central. Il réunit dans une même détestation toutes les marges, tous les extrêmes, et des pouvoirs établis, Donald Trump, Victor Orban en Hongrie, entre autres. Il est très riche, juif, immigré, ardent partisan d’une société ouverte, donc, comme disent ses adversaires, mondialiste, «globalist» pour Trump et les siens. Dans les années 30 de l’autre siècle, on disait «cosmopolite». Affreuse odeur.

Complotisme crasseux

Et Soros conduit aussi à Robert Bowers, le tueur de Tree of Life. Lui n’aime pas Trump, parce qu’il a – comme dit un de ses compères – «donné sa fille à un juif». Surtout, il trouve le président républicain trop mou. Sa rage antisémite, comme il l’a expliqué sur internet, venait de l’aide que des organisations juives apportent aux immigrants et aux réfugiés: «Ce sont les sales juifs maléfiques qui introduisent les sales musulmans maléfiques dans notre pays», a-t-il écrit sur le réseau Gab, ultime poubelle d’internet, convaincu comme les autres que George Soros a financé la «caravane» mexicaine, dans laquelle Trump prétend avoir décelé des «inconnus du Proche-Orient».

Ce complotisme crasseux n’est pas confiné dans des marges et des esprits auxquels devrait s’intéresser la psychiatrie. Cet été, on a vu apparaître dans les meetings de Donald Trump d’autres exaltés, nombreux, qui brandissaient des pancartes ne portant qu’une lettre: Q. Initiale pour QAnon, un mouvement extravagant, né il y a un an sur internet avant de rejoindre, en chair et en os, la cohorte des partisans de Trump. Anon est pour «anonyme». Q désigne un personnage très haut placé, qui aurait entrepris, de l’intérieur, de débusquer une conspiration – un Deep State – travaillant à l’échec de la présidence républicaine, au grand profit des «globalists».

Ce délire, qui recoupe une obsession de la Maison-Blanche (une opposition sourde dans les services de sécurité, CIA, FBI, etc.), se décline ensuite en sous-conspirations encore plus folles qui ont amené des adeptes allumés de QAnon à agir, dans le Nevada et en Arizona, contre des ennemis imaginaires.

Trump en campagne

Le point de rencontre des bombes artisanales de Sayoc, des balles de Bowers et des déblocages des partisans de Q se trouve sur internet. C’est là, sur les réseaux sociaux, que s’alimentent et que se répandent les obsessions et les projets délirants. La Toile fonctionne désormais comme une autoroute sans interdits, et ses réseaux démontrent leur impuissance à réduire le fleuve de boue et de haine qu’ils charrient – ou leur détermination à lui laisser libre cours. C’est aussi, depuis la conquête victorieuse de 2016, l’instrument privilégié de Donald Trump. Il est de nouveau en campagne, par tous les moyens, pour que ça dure jusqu’en 2024.

Publicité