La récente tragédie en Asie du Sud, en replaçant le rapatriement de citoyens en détresse et le transport d'aide humanitaire sur la scène médiatique, remet en cause le récent refus du Conseil national d'approuver l'achat par l'armée de deux avions de transport.

Parmi les images marquantes de la catastrophe survenue en Asie du Sud figurent celles des hélicoptères survolant les régions coupées du monde pour y distribuer des vivres ou celles des avions de transport militaires déchargeant des produits de première nécessité. L'intervention des armées étrangères sur territoire indonésien ou sri lankais, justifiée par la situation dramatique des populations locales, a également été motivée par les besoins de leurs propres citoyens, souvent blessés ou démunis dans les régions touchées par le gigantesque raz de marée.

L'évacuation de citoyens nationaux menacés ou en détresse constitue de nos jours une réalité incontournable: le développement du tourisme extracontinental, la mobilité accrue des populations et la globalisation de l'information quotidienne amènent de plus en plus souvent les gouvernements occidentaux à entreprendre les démarches nécessaires au rapatriement, à la recherche voire au sauvetage de leurs ressortissants. Compte tenu des problèmes de sécurité et de la diversité des expatriés dans une région donnée, ces opérations sont généralement effectuées par des moyens militaires en coopération multinationale.

Le cas de l'Asie du Sud est à cet égard éclairant. Avec environ 5000 touristes dans la zone touchée par le tsunami, la France a déployé un jour après la catastrophe un Airbus A310 de l'Armée de l'air pour transporter du personnel et du matériel spécialisés, et offrir au retour 185 places pour des citoyens français en détresse. Avec environ 8000 vacanciers concernés, l'Allemagne a pour sa part engagé deux A310 médicalisés de la Bundeswehr, et un troisième en version passagers, pour le rapatriement de ses ressortissants. D'autres moyens ont naturellement été déployés par la suite, lorsque l'étendue de la catastrophe et les besoins humanitaires ont été davantage connus.

Plusieurs évacuations de citoyens menacés ont eu lieu ces dernières années, et celle de Côte d'Ivoire est encore dans les mémoires. Suite à l'aggravation soudaine de la situation, début novembre, près de 9000 ressortissants étrangers – en majorité français, mais de 63 nationalités différentes – ont été évacués du pays dans un contexte de violence et d'exactions. Le contrôle de l'aéroport d'Abidjan a permis à la France d'organiser un pont aérien avec des appareils d'Air France, mais les autres nations ont déployé des appareils militaires pour rapatrier leurs citoyens – l'Espagne avec un Boeing 707, l'Allemagne avec un Airbus A310 et l'Italie, la Grande-Bretagne, la Belgique ainsi que les Pays-Bas avec des C-130 Hercules.

De ce fait, les armées européennes considèrent aujourd'hui comme prioritaire l'augmentation drastique de leurs capacités de transport aérien. Le projet majeur à cet égard est l'avion de transport moyen Airbus A400M, commandé à 180 exemplaires, dont 60 pour l'Allemagne, 50 pour la France et 27 pour l'Espagne; d'autres appareils ont également la cote, comme la dernière version du C-130 américain (25 pour la Grande-Bretagne et 12 pour l'Italie), le C-27J italo-américain (12 pour l'Italie et 12 pour la Grèce) et le C-295M espagnol (9 pour l'Espagne et 8 pour la Pologne). Même les petites nations suivent le mouvement: le Danemark a acheté quatre C-130 neufs, l'Autriche trois autres d'occasion, la Belgique a commandé sept A400M et le Luxembourg un autre A400M.

Dépourvue de tout avion de transport, l'armée suisse est clairement démunie, et le Département fédéral des affaires étrangères doit négocier un appui et improviser des solutions pour chaque évacuation. En Côte d'Ivoire, où une centaine de citoyens suisses ont demandé à être évacués, des appareils militaires français, allemands, hollandais et italiens les ont embarqués, avant que le DFAE affrète finalement un Boeing MD90 de la compagnie Hello. En Asie du Sud, les avions-ambulances de la REGA ont effectivement pris en charge des blessés suisses, mais plusieurs autres ont été rapatriés par des A310 militaires allemands et français. Une solidarité bienvenue, mais qui reste à sens unique.

Ce contexte rend incompréhensible la décision du Conseil national, réitérée avant Noël, de retrancher du programme d'armement 2004 les deux avions de transport Casa C-295M demandés par le Conseil fédéral. Au-delà des besoins propres aux missions de maintien de la paix à l'étranger, qui exigent aujourd'hui déjà au moins un vol par semaine entre Bâle-Mulhouse et le Kosovo, les urgences humanitaires actuelles et futures justifient pleinement un investissement de 109 millions pour sauver des vies, en transportant des marchandises de première nécessité et en rapatriant des citoyens menacés.

Les avions de transport militaires modernes sont les mieux adaptés à ces missions en raison de leur polyvalence: le C-295M est par exemple capable de transporter au choix 66 personnes, 24 blessés sur civière, trois véhicules légers ou 9 tonnes de matériel, mais il peut également atterrir sur une piste rudimentaire de 320 mètres et possède un dispositif de protection contre des missiles sol-air, ce qui lui permet d'intervenir au plus près d'une zone de crise. En d'autres termes, il s'agit d'un outil directement utile pour la conduite stratégique du pays en offrant des options crédibles au gouvernement. Le Conseil des Etats ayant, lui, accepté l'achat de ces deux avions espagnols, la question sera à nouveau discutée ce printemps par le parlement.

On imagine mal comment la Suisse, dont les citoyens séjournent et résident de plus en plus nombreux à l'étranger, pourra longtemps s'en passer.

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