Ce média porte un nom simple et magnifique: Le Temps. Comme d’autres grands quotidiens ailleurs, Die Zeit et tous les Times du globe, il a eu la bonne idée d’inscrire d’emblée sa lecture du monde non pas seulement dans l’espace, mais dans le temps. Ou plus précisément dans la rencontre de l’espace et du temps, et dans le dialogue qui s’ensuit forcément entre ce qui se passe, où, comment et pourquoi, et quand cela se passe, depuis quand, à quelle vitesse et jusqu’à quand.

Le temps figure ainsi en toutes lettres, et elles sont peu nombreuses, au sommet de cette page web et sur le papier que crachent encore les rotatives dans la nuit. Il y est postulé en majuscules rouges, en plus. Le message devrait être suffisamment clair pour s’imprimer, lui aussi, dans nos cerveaux qui s’informent. Et pourtant. Malgré le rappel quotidien de son importance, le temps est le grand absent de nos vibrionnantes turpitudes, de la pandémie au mariage pour tous en passant par Kaboul.

Un débat qui enfle

La pandémie, pour commencer. Et plus précisément le débat sur la vaccination. Il bat son plein, il enfle et s’envenime en évitant consciencieusement de s’inscrire dans le temps. «Je ne vais pas me vacciner deux fois par an pour protéger les vieux alors que je suis jeune et en pleine forme», entend-on partout et sur tous les tons. «Si, tu dois le faire par solidarité», rétorque-t-on partout, et sur tous les tons. Les uns comme les autres oubliant qu’il n’est pas question de se vacciner deux fois par an, mais deux fois cette année, voire la suivante, pour ne plus avoir à le faire après. Quand le temps aura coulé. Celui sans lequel la discussion n’a aucun sens.

Le mariage pour tous, maintenant. Inimaginable il y a vingt ans, il sera approuvé par le peuple suisse dans trois semaines, et selon toute vraisemblance dans les grandes largeurs. Une incroyable accélération de l’histoire sur le front sociétal. Elle aussi splendidement ignorée par les radicaux des deux camps, qui voudraient obstinément figer le réel pour les uns, frénétiquement le pulvériser pour les autres. Alors qu’une petite dose de recul suffirait à calmer tout le monde.

Immédiatetés vociférantes

Kaboul, enfin. Et ses réfugiés, devenus «flux migratoires irréguliers» dans la bouche d’un lointain président, avant même d’avoir pu préparer leur baluchon. Plus efficacement que tous les covids, les réfugiés afghans sont dans tous les discours qui divisent. Il est honteux de ne pas les accueillir, ou il est urgent de fermer la porte: les immédiatetés vocifèrent. Et pendant ce temps, ce temps qui se répète et qu’on laisse encore sur la touche, c’est là-bas que se joue le drame. Aujourd’hui, pas demain.

Le temps est un mystère. Il occupe les philosophes depuis toujours. On peut y voir l’image mobile de l’éternité comme Platon, donner sa langue au chat sur sa définition comme saint Augustin, le tordre comme Einstein ou même le réfuter avec Borges. Mais pour ça, il faut du temps. En attendant, dans l’espoir d’y voir un peu plus clair, évitons de tuer le temps à tout bout de champ.

Même pour tuer le temps.


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