Nouvelles frontières

Tulle, son clocher, sa mairie, sa place, ses accordéons et ses collines verdoyantes. L’image d’une France fière, mais modeste, laborieuse et traditionnelle, ancrée dans les valeurs terriennes et rassurantes d’une République laïque et solidaire. Après la présidence Fouquet’s, voici la présidence musette. Une France qui ressemblerait presque à un pays comme un autre. Mais qu’on ne s’y trompe pas: François Hollande peut affirmer être un président «normal», il préside aux destinées d’un pays qui refuse obstinément d’être ordinaire.

Dans son discours de victoire, le leader socialiste a parlé de justice et d’exemplarité, de rêve et de progrès, de dignité et de responsabilité. De Tulle, il a expliqué que les Français étaient un peuple en devoir d’éclairer le monde. «Mesdames, Messieurs, chers concitoyens, nous ne sommes pas n’importe quel pays de la planète, n’importe quelle nation du monde, nous sommes la France. Et, président de la République, il me reviendra de porter les aspirations qui ont toujours été celles du peuple de France, la paix, la liberté, le respect, la capacité de donner au peuple aussi le droit de s’émanciper de dictatures ou d’échapper aux règles illégitimes de la corruption. Eh bien oui, tout ce que je ferai sera aussi au nom des valeurs de la République, partout dans le monde.»

«La France ne saurait être la France sans la grandeur», écrivait de Gaulle dans ses Mémoires de guerre. Nicolas Sarkozy, au soir de son élection en mai 2007, y ajouta la grandiloquence en promettant d’aider les Africains, d’unir la Méditerranée, de soutenir les femmes du monde entier, d’être aux côtés des infirmières bulgares détenues en Libye et d’Ingrid Betancourt prisonnière des FARC.

En Europe, seul un président français ose tenir un tel discours. Ce messianisme est partagé par les Américains, persuadés d’être les porte-parole de Dieu. Mais la France, en 2012, c’est un pour cent de la population du globe rassemblé sur un pour cent de ses terres émergées. Avouons qu’il y a quelque chose d’étrange pour un non-Français (même voisin) dans cet entêtement à se considérer comme le phare de l’humanité.

Souvent raillés pour leur arrogance, les Français ne sont compris que par les Chinois – puisqu’ils cultivent le même complexe de supériorité ancré non pas dans la religion, mais la culture. Reporter au Figaro, ancien correspondant à Pékin, François Hauter a enquêté sur les Français, cette nation formée de tribus qu’il aborde à la façon d’un anthropologue. Que constate-t-il? «[…] Français et Chinois ont la même conviction d’être le sel de la terre. Ils sont également tournés vers eux-mêmes, des vases clos, […] modérément intéressés par le reste de l’humanité. Les «autres», ces cinq milliards d’individus sur la terre? Ils sont là pour admirer nos cultures incomparables.

»J’exagère? Allez expliquer à un Chinois que son pays n’est pas le centre de l’univers! […] Allez prétendre devant un Français que sa nation n’incarne pas l’esprit de l’Europe, les progrès de sa civilisation, sa «lumière»! que Paris n’est pas l’endroit où sont nés la Révolution universelle et les droits de l’homme!»*

Les deux nations partagent la même quête fastidieuse de l’unité, de l’Etat centralisateur et des élites formatées au service d’une certaine idée de leur place dans l’Histoire et de leur rôle dans le monde comme source de civilisation.

Alors, bien sûr, la France est encore en mesure de créer des dynamiques guerrières au nom d’idéaux (l’intervention en Libye en fut un bel exemple). Et sans doute la victoire de la gauche en France est de nature à relancer le débat sur le modèle économique européen. Mais les valeurs qu’elle professe sont celles de toutes les démocraties, système aujourd’hui majoritaire dans le monde. Si le reste de l’humanité attend quelque chose de la France, c’est d’abord qu’elle ramène l’ordre dans sa maison, modernise son Etat et sa bureaucratie, qu’elle relève enfin le défi européen, avec l’Allemagne, pour contenir le risque d’une vague nationale-populiste qui menace le continent. Ce sera déjà beaucoup.

* François Hauter, Le Bonheur d’être français , Fayard, 2012.

«Nous ne sommes pas n’importe quel pays, n’importe quelle nation, nous sommes la France»

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.