Editorial

La Tunisie chancelle mais elle ne chutera pas

L’attaque terroriste qui a frappé Tunis hier laisse pantois par son machiavélisme. Elle est effroyable pour chacune des vingt-deux vies innocentes qu’elle a fauchées. Elle est insupportable par la multiplicité des symboles qu’elle a visés au cœur. Quelle cible plus emblématique auraient pu choisir ces hommes armés de kalachnikovs, que le Musée du Bardo, le somptueux conservatoire de tous les héritages historiques qui font la richesse patrimoniale de la Tunisie et se trouve être l’endroit le plus visité du pays? Quel plan plus sinistre pouvaient-ils concevoir que de passer à l’action le mercredi, le jour, précisément, où le paquebot accoste à La Goulette, le port de la capitale, pour y déverser des centaines de touristes pour qui le Bardo est toujours une étape incontournable? Comment auraient-ils pu plus sûrement saper les espoirs de redressement de l’économie tunisienne qu’en s’attaquant à l’un de ses piliers, le tourisme, qui commençait à peine à reprendre de l’aplomb après des années sinistrées? Et à quel symbole plus fort pouvaient-ils s’en prendre qu’à la Tunisie, première de cordée d’un monde arabe assoiffé de dignité et seule rescapée à ce jour d’un Printemps arabe qui a partout ailleurs succombé au chaos ou au retour de l’ordre autoritaire?

Les Tunisiens étaient hébétés de douleur hier, incapables de comprendre comment autant de calamités pouvaient s’abattre sur eux alors qu’ils viennent, tout juste, de parachever leur transition. Pour la première fois de leur histoire, en fin d’année dernière, sous l’égide de leur nouvelle Constitution, ils ont démocratiquement élu leur parlement puis leur président. En janvier, avec leur talent du compromis, ils ont formé un gouvernement d’union nationale. Ils pouvaient enfin espérer, après quatre années de soubresauts post-révolutionnaires, que leurs dirigeants ne géreraient non plus les seules affaires courantes mais s’attacheraient pour de bon à relever les défis structurels.

La Tunisie se savait menacée, son parlement était sur le point de la doter d’un nouvel arsenal antiterroriste. Il y avait eu des alertes, l’assaut contre l’ambassade américaine en 2012, puis les deux assassinats politiques de 2013. Et elle n’ignorait pas, si frêle voisine d’une Libye en décomposition, qu’elle était exposée au risque de contagion.

La menace s’est matérialisée. Mais les terroristes ont autant atteint leur cible qu’ils l’ont manquée. La Tunisie chancelle mais elle ne chutera pas. Hier, les réseaux sociaux crépitaient d’appels au sursaut national. Le reste du monde doit lui témoigner sa confiance et elle se remettra en marche. Avec autant de détermination et d’intelligence qu’elle a déployées depuis le jour où elle est entrée en révolution.