En décembre 2020, les Tunisiens se mouvaient dans les rues sans peur ni masque, ni mesures de protection particulières contre une pandémie dont ils croyaient qu’elle les épargnerait. Mais le directeur d’un établissement d’une grande chaîne d’hôtels espagnole mondialisée, à Hammamet, nous avait fait part de son inquiétude vis-à-vis d’autorités politiques et sanitaires qu’il jugeait «irresponsables», tout en n’étant pas mécontent des dizaines de touristes de tous pays qui s’ébattaient dans sa piscine verre de vodka-orange à la main.

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Des autorités surtout minées par la corruption endémique qui continue à régner au pays du premier surgi des Printemps arabes; celui qui avait fait tomber, il y a une décennie, le régime autoritaire du président Zine el-Abidine Ben Ali, alors au pouvoir depuis 23 ans, autolégitimé comme rempart contre l’extrémisme islamique.

Dix ans après, la Tunisie vit des heures qui ne sont pas moins sombres et très ambivalentes: le président, Kais Saied, vient de lancer une offensive anticorruption, réclamant des comptes à 460 hommes d’affaires accusés de détournement de fonds sous Ben Ali pour une valeur de plus de 4 milliards de francs suisses. Ce, moins d’une semaine après s’être emparé de l’ensemble du pouvoir exécutif avec le soutien des forces de sécurité et avoir suspendu l’activité du parlement pour un mois. Il n’a pas encore nommé de nouveau premier ministre pour succéder à Hichem Mechichi et s’en est pris à «ceux qui pillent l’argent public».

Il cite à ce propos un ancien rapport d’une commission d’enquête sur la corruption et les malversations de l’ex-dictateur, mort en septembre 2019 en Arabie saoudite où il s’était réfugié avec sa famille après avoir été déchu à Tunis. Seulement voilà, indique le site Eurotopics.net, les éditorialistes redoutent une nouvelle «dérive autocratique» à Tunis et critiquent «l’inaction de l’Europe». De son côté, le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, a affirmé que le nouveau président, qui a donc limogé le gouvernement, lui avait assuré œuvrer en faveur d’un retour à la démocratie.

Ennahdha contesté

Ce n’est pas fait. Car, relève Courrier international, Rached Ghannouchi menace de recourir à la rue. Alors que «le monde […] lui devient hermétique», dit-il, le président du parti islamiste d’Ennahdha et du parlement tunisien, gelé pour trente jours, s’est exprimé ce jeudi auprès de l’Agence France-Presse, écrit le site TunisieNumerique.com. Cette formation politique, longtemps interdite, a été légalisée le 1er mars 2011 par le gouvernement d’union nationale instauré après la révolution. Elle avait alors décroché 89 députés au sein de l’assemblée constituante, ce qui en avait fait la première force politique. Position perdue lors des élections de 2014, mais retrouvée en 2016, après des défections dans les rangs de son rival, Nidaa Tounes.

De la bouche et entre les dents de Ghannouchi sort un «discours mitigé, entre conciliation, menaces, et appel à ses troupes», résume le site. «Comme il était attendu, il s’est présenté dans l’habit de la victime d’un putsch et d’ultime gardien de la démocratie en Tunisie, voire du Printemps arabe.» Il a affirmé vouloir «privilégier la voie du dialogue» et être prêt «à demander au peuple de défendre sa démocratie. Ce qui sonnait aussi bien comme une menace envers l’Etat que comme un cri de ralliement de ses troupes.» Tout cela au cœur d’une nation où explose le nombre de malades et d’infectés du Covid-19: «Depuis le mois de juin, le pays est balayé par une nouvelle vague de covid et ses hôpitaux connaissent une pénurie de vaccins et de bouteilles d’oxygène; il enregistre 100 à 200 décès par jour» explique le Corriere della sera.

Où est l’Europe?

A propos de ce chaos, La Stampa de Turin soutient que «l’Europe, qui souligne haut et fort l’importance de la Tunisie au titre d’unique démocratie d’Afrique du Nord, a été dramatiquement absente, lente et peu réactive pendant ces 18 mois de pandémie. Elle a laissé le pays s’enfoncer dans une crise profonde, qui ne pouvait que s’envenimer, tôt ou tard. Et lorsqu’elle s’est tournée vers elle, c’était presque exclusivement pour aborder la question migratoire. Comme on s’est focalisé sur un symptôme en restant aveugles à ses causes, notre passivité est involontairement devenue une partie du problème»…

… Si l’on s’obstine à envisager la Tunisie via le prisme de notre terreur des migrants, et non comme un pays à part entière, l’immigration restera une prophétie auto-réalisatrice

La presse pro-gouvernementale turque a une tout autre lecture des événements. Elle condamne, elle, le coup de force du président qui, selon elle, «ostracise le parti Ennahdha et Rached Ghannouchi, proche du président turc, Recep Tayyip Erdogan. […] L’AKP, le parti islamo-nationaliste au pouvoir en Turquie, entretient en effet des liens anciens avec le parti tunisien Ennahdha, principal victime des décisions du président Saied, désigné comme le responsable de tous les maux du pays.» Ghannouchi déclare d’ailleurs depuis des années considérer la Turquie de l’AKP comme un «modèle» à imiter. Le quotidien islamo-nationaliste Yeni Akit martèle donc:

La suspension du parlement et du gouvernement de Tunisie, pays ami et frère, est un coup d’Etat contre l’autorité politique légitime

Même son de cloche dans les colonnes du quotidien de tendance politique similaire Yeni Safak, sous la plume de l’éditorialiste et influent conseiller du président Erdogan Yasin Aktay: «Ce coup d’Etat a été préparé en plusieurs étapes, en premier lieu en démonisant Ennahdha, en laissant infuser dans l’opinion l’idée que la période actuelle de démocratie parlementaire ne contribuait pas à la prospérité du peuple, en organisant de fausses manifestations de mécontentement dans les rues, etc.» Et d’ajouter, comme cerise sur le gâteau:

Les acteurs qui préfèrent faire de la politique avec des coups d’Etat plutôt qu’avec les instruments de la démocratie, comme la France, les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite, se sont servis d’un président lui-même issu des urnes, ce qui montre l’étendue de leur perfidie

De son côté, le Financial Times appelle les Etats-Unis et l’UE «à ne pas réitérer l’erreur qu’ils ont commise en Egypte»: «On dirait qu’ils attendent de voir le cours que prendront les choses en Tunisie, ce qui est de courte vue.» Ils disposent encore d’une certaine influence là-bas, et «il serait désastreux de laisser sombrer le pays dans les affres des autocraties arabes. L’Occident, Europe en tête, doit se munir d’une stratégie réfléchie vis-à-vis du Proche-Orient, et renoncer à sa posture attentiste, qui consiste à juger plus aisé de converser avec des «hommes forts» plutôt qu’avec des institutions faibles.»

Alors, «homme fort» que ce Kais Saied, «professeur de droit respecté, devenu populaire grâce à ses interventions à la télévision»? Il «doit son aura à son éclectisme. En rupture avec une classe politique conspuée, il est surtout le principal adversaire d’Ennahdha». Et «qu’importe que ce soit un coup d’Etat ou non, les Tunisiens étaient ravis des décisions du président, jugées salvatrices», explique le site BusinessNews.com.tn. Celui-ci «revient notamment sur plusieurs épisodes qui ont entaché la confiance des Tunisiens en les partis et qui surtout, ont décrédibilisé le parlement»: «Ce népotisme, cette corruption, ce banditisme, cette impunité ont tous été dénoncés par les partis politiques, par les ONG et par les médias, tout au long des derniers mois»…

… Sans les islamistes et leur arrogance légendaire, jamais le président de la République n’aurait eu recours à ce coup d’Etat

Tout le monde n’est pas de cet avis, car «c’est bien Kais Saied qui a […] ramené des ministres incapables», lit-on encore sur le même site. «C’est bien lui qui se permet des bains de foule sans masque et qui a attendu des mois pour se faire vacciner contre le Covid-19. C’est bien lui qui, en vingt mois au palais présidentiel de Carthage, n’a déposé aucun projet de loi pour faire sortir le pays de la misère dans laquelle il se débat. […] C’est bien lui dont on remettait en question la santé mentale. C’est bien lui qui a fait condamner à de la prison ferme une blogueuse pour un post Facebook» en forme de pastiche du Coran.

Non, «Kais Saied est loin, très loin, d’être un bon président, un éclairé, un homme providentiel. Il n’a rien de cela, absolument rien. Quand bien même il serait un génie et un saint, en aucun cas il ne devrait être autorisé à exécuter un coup d’Etat.» Et bref, dans une déclaration à la chaîne qatarie Al-Jazira, Abdel-Razak Mokhtar, professeur de droit constitutionnel à Assiout (Egypte), estime que la Tunisie est entrée dans la phase des «électrons libres». «En d’autres termes, l’ensemble des scénarios sont désormais envisageables. C’est le saut dans le vide pour la jeune démocratie.»


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