éditorial

En Tunisie, le risque d’un piège mortel

Après avoir servi de modèle pour le monde arabe, la Tunisie est tentée de s’inspirer du miroir égyptien

Il y a deux ans et demi, les Tunisiens gagnaient le statut de précurseurs en ouvrant la brèche contre les autoritarismes et les injustices qui ont si longtemps figé le monde arabe. La petite Tunisie devenait le miroir dans lequel se reflétaient les aspirations de dizaines de millions de personnes. Or, aujourd’hui, dans une tension extrême, une partie du pays est à son tour tentée de prendre exemple ailleurs: chez le grand frère égyptien qui, au terme d’une tentative bloquée de transition révolutionnaire un peu similaire, a cassé la baraque à bout de nerfs et de patience.

A l’heure qu’il est, la Tunisie devrait disposer d’une nouvelle Constitution, d’une loi électorale et avoir fixé une date pour le prochain scrutin. Elle était aussi censée avoir commencé à soigner les plaies profondes laissées par vingt-trois ans de dictature. Rien de tout cela: les comptes non soldés et le manque de maturité des formations politiques n’ont fait qu’élargir encore les divisions du pays et multiplier les blocages. Une responsabilité particulière échoit au parti islamiste En­nah­da, incapable de faire face à sa responsabilité de principale formation politique du pays. Sur la défensive, les dirigeants d’Ennahda s’accrochent. Et ils font fausse route en cherchant à transformer la société à leur image plutôt que de s’adapter à sa diversité.

Le meurtre, jeudi, du député d’opposition Mohamed Brahmi (le troisième assassinat politique de ce genre en un an) montre combien cette attitude est, de surcroît, dangereuse. Dans le camp laïc, la tentation est devenue presque irrésistible de se calquer désormais sur le modèle égyptien pour mettre à bas cet édifice boiteux. Or, c’est un piège mortel: quelles motivations guidaient les meurtriers de Mohamed Brahmi, sinon précisément d’écarter toute possibilité de réconciliation et de précipiter le pays dans la violence? Derrière cette menace, un gouffre sans fond tend les bras à la Tunisie.

Le miroir égyptien, à cet égard, n’est pas très engageant. La petite armée tunisienne, certes, n’a pas les mêmes intérêts colossaux à défendre que l’égyptienne et semble pour l’instant disposée à rester en marge. Mais le chef d’état-major, Rachid Ammar, a démissionné de manière théâtrale il y a quelques semaines, proclamant qu’il abandonnait à son sort un pays qu’il comparait à… la Somalie. Très respecté, le général était considéré en Tunisie comme «le garant de la Révolution». Avec son départ, c’est un rempart supplémentaire contre une solution à l’égyptienne qui vient de sauter.

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