Éditorial

Et si la Turquie changeait de camp?

ÉDITORIAL. En se dotant de missiles russes, la Turquie fait un pied de nez à ses alliés de l’OTAN

C’est un indice supplémentaire d’un monde qui bascule: la Turquie vient de recevoir la première livraison de missiles russes antiaériens S-400. Pilier central de l’OTAN depuis le début des années 1950, voilà la Turquie prête à changer de camp? Alors que les stratèges de l’Alliance atlantique craignent que ces missiles – et les conseillers militaires russes qui les accompagneront – puissent servir de cheval de Troie à Moscou pour perturber l’OTAN, le renversement est aussi ailleurs: aujourd’hui, l’opportunisme règne en maître, dans les relations internationales encore plus qu’ailleurs. Et cet opportunisme affirmé progresse de pair avec un autoritarisme de plus en plus décomplexé.

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La livraison de ce système de missiles (qui tarderont encore à devenir opérationnels) est vue comme un triomphe aussi bien par Recep Tayyip Erdogan que par Vladimir Poutine, deux chefs d’Etat dont les similitudes sont nombreuses et qui partagent la même animosité vis-à-vis de l’Occident. Le premier laisse désormais libre cours à ses penchants dictatoriaux, au nom de la lutte contre les responsables du putsch qui l’a visé il y a trois ans; le second fait feu de tout bois pour déstabiliser un camp occidental montré comme faible et décadent. Malgré les rivalités géopolitiques, les deux hommes ont tout pour s’entendre.

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Face à eux, les membres de l’OTAN n’ont pratiquement aucun moyen de rétorsion. Leur charte n’avait pas prévu l’apparition d’un cas de ce type. Ce sont donc les Etats-Unis qui ont pris l’affaire en main et qui menacent la Turquie de représailles si elle ne se décide pas à reculer. Mais c’est précisément là que le bât blesse. Parce que, en faisant ses emplettes à Moscou, Recep Tayyip Erdogan ne cherche rien d’autre que de prouver qu’il peut s’affranchir des règles, prôner les seuls intérêts de son pays tels qu’il les entend, et proclamer son indépendance vis-à-vis de tous, y compris de ses alliés. Autant de formules que ne renierait pas le président américain Donald Trump – et qu’il applique au contraire, lui aussi, allègrement.

L’économie de la Turquie est malade, et il n’est pas impossible qu’Erdogan doive finalement céder à d’éventuelles pressions américaines. A moins que, affaibli par les dernières élections d’Istanbul, il ne proclame au contraire la fuite en avant, au risque d’approfondir encore le malaise au sein du camp occidental.

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