Dimanche 24 avril, la grande interview de la RTS tendait son micro à Andreas Gross qu’il est inutile de présenter tant son pouvoir d’attraction ou de répulsion est grand. Face à une journaliste bien peu réactive, il a exposé deux thèses principales: 1. la Turquie doit entrer dans l’UE parce que celle-ci aurait tout à y gagner; 2. l’Islam est tout à fait compatible avec la démocratie. Un discours plus nuancé en ces matières pour le moins délicates aurait mieux convenu, mais à l’impossible nul Gross n’est tenu.

«Une adhésion de la Turquie à l’UE serait une immense avancée pour l’UE. Elle y gagnerait la paix, la stabilité, la coexistence, la sécurité.» Ce panégyrique laisse rêveur car les faits, têtus et nombreux, contredisent ce tableau. Tout d’abord, il est évident aujourd’hui que l’Union européenne peine à digérer son élargissement mené au pas de charge. Elle doit compter avec des écarts philosophiques et politiques importants entre ses membres, alors même qu’ils appartiennent au cercle étroit des pays de même histoire et de même culture. On imagine ce qu’il en serait avec la Turquie.

L’application stricte des droits de l’homme est un principe incontournable

A cela, Andreas Gross rétorque que l’UE est une simple association dans laquelle chaque nation garde ses libertés propres, ce qui permettrait à la Turquie d’y entrer sans encombre malgré ses spécificités. C’est faux! L’application stricte des Droits de l’Homme est un principe incontournable de la construction européenne et il est appliqué à tous sans restriction possible.

Or la Turquie est en délicatesse avec ces droits, ce qu’un rapport récent du Parlement européen a dénoncé point à point, alors que Martin Schulz déclarait: «La Turquie ne va pas dans le bon sens sur le plan du développement politique démocratique». Qu’importe, répond notre politologue, que les médias séditieux aient été privatisés, que les journalistes soient emprisonnés et que la Turquie soit le 150e pays dans l’ordre de la liberté de la presse, car «il y a encore des éléments démocratiques en Turquie, comme la cour constitutionnelle. Actuellement, le mot dictateur est trop simple parlant de la Turquie.»

Evidemment, tout est une question de définition et les opposants au régime d’Erdogan ou les Kurdes ont sans doute un autre point de vue… Les propos de notre ex-parlementaire s’inscrivent en faux avec le désir qu’il prétend sien «que la liberté ne devienne pas un privilège des privilégiés».

Les peuples européens ne veulent pas de la Turquie

Mais il y a autre chose. Les peuples européens ne veulent pas de la Turquie. En 2014, seuls 17% des Français y sont favorables, 28% des Allemands, 32% des Belges, 34% des Britanniques, même si la moitié des Italiens et des Espagnols sont d’accord. Et encore, ces chiffres sont antérieurs aux derniers attentats survenus à Paris et Bruxelles, et à la vague migratoire qui inquiète tant les populations européennes.

Quant aux Turcs, ils sont de moins en moins tentés d’adhérer à l’Union. De 73% en 2004 ils ne sont plus que 48% en 2011! Mais les sondages n’ont aucune importance, ils s’inscrivent dans l’instant, affirme Andreas Gross qui, lui, détient la vérité à long terme! Sans doute l’opinion des peuples lui est-elle indifférente, lui qui entend bien les plier, bon gré mal gré, au sens de l’histoire.

L’un des innombrables avantages d’une adhésion de la Turquie serait, selon lui, que cela prouverait que «l’Islam est compatible avec la démocratie et avec la liberté. Absolument compatible.» Cet «absolument» n’est pas négligeable car il signifie, selon Larousse, «sans aucune réserve ni limitation»! Pas de réserves sur la question de l’égalité entre les hommes. Pas de réserves sur la séparation des pouvoirs, ni la liberté de parole, ni la condamnation de l’apostasie. Pas de réserves sur la tendance actuelle de replacer la Charia au centre de la vie politique des pays musulmans, ni sur les propos récents d’Ismail Kahraman, président du parlement turc et membre du Parti au pouvoir, affirmant que la nouvelle Constitution devait se débarrasser du sécularisme et être religieuse.

Aucune réserve, vraiment?

mh.miauton@bluewin.ch


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