Médias

En Turquie, la révolte de l’écran noir

Alors que l’élection présidentielle approche, des Turcs dénoncent la «propagande» du pouvoir. L’opposition s’estime mise à l’écart des médias de masse. En guise de protestation, des citoyens éteignent leur télévision et débattent dans les jardins publics

Ils ont décidé d’éteindre leur poste de télévision. Un geste symbolique, relayé sur les réseaux sociaux, pour exprimer leur opposition au président turc, Recep Tayyip Erdogan. Alors que la campagne électorale bat son plein, de nombreux internautes veulent se couper de la «propagande gouvernementale» diffusée par les médias de masse. Leurs messages sont accompagnés du mot clé #KapatGitsin, qui signifie «fermons-les».

L’appel vise les canaux d’information contrôlés par le pouvoir. Cette force médiatique permet au gouvernement de propager ses idées et de polir l’image du chef de l’Etat avant le scrutin présidentiel du 24 juin. De son côté, l’opposition s’estime mise à l’écart et dénonce une élection inéquitable. A défaut d’exister sur les écrans, le débat d’idées fleurit dans les jardins publics. Sur les images, on voit des personnes assises dans l’herbe ou brandissant des banderoles colorées.

«Une forme d’intimidation»

Le Mouvement de juin, composé d’associations et de micro-partis, est à l’origine de ces rassemblements pacifiques. Il encourage les citoyens à s’exprimer librement. Parmi ses membres, on trouve des militants impliqués dans la révolte de Gezi. Il y a cinq ans, ce grand mouvement de protestation a commencé dans le célèbre parc d’Istanbul avant qu’une intervention musclée des forces de l’ordre ne vienne tout briser. Violemment réprimées, ces manifestations ont fait au moins huit morts et plus de 8000 blessés.

Dispersée dans plusieurs lieux publics, la nouvelle mobilisation est surveillée de près par les autorités. «Nous nous sommes réunis dans de nombreux parcs le soir du vendredi 18 mai. Dans mon quartier, nous étions une cinquantaine, nous avons beaucoup discuté, joué à des jeux et évoqué la situation politique», raconte Hande Gazey, médecin généraliste à Ankara, dans un article de France 24. Le participant revient également sur la relation tendue avec la police: «On leur a bien expliqué qu’on ne manifestait pas, qu’on discutait tranquillement dans un parc. Mais le samedi, ils nous ont pris en photo et en vidéo, probablement pour nous faire peur. C’était pour moi une forme d’intimidation.»

«Sentiment de peur»

Quelques journalistes se mêlent aux participants. Un membre du journal d’opposition BirGün est revenu sur ses conditions de travail dans un pays où la liberté de la presse est constamment attaquée par le pouvoir en place. «Je pense que la campagne invitant à éteindre les télévisions est nécessaire pour deux raisons. Le gouvernement est d’abord très dur envers les médias, il crée un sentiment de peur chez les journalistes. Ensuite, il faut savoir que les médias turcs sont détenus par de grands groupes, qui préfèrent ne pas trop embêter le gouvernement», explique Berkant Gültekin. Le 26 mai, un grand rassemblement devait dénoncer ces organes de presse.

La Turquie est le pays qui emprisonne le plus de journalistes au monde. Plus de 120 professionnels de l’information sont toujours incarcérés depuis la tentative de coup d’Etat en 2016, rappelle Amnesty International. «La peur d’aller en prison pour avoir critiqué les autorités est palpable: les articles des journaux et les programmes de discussion de l’actualité, très populaires en Turquie, ne comptent que très peu d’opinions dissidentes et les points de vue ne sont pas très variés», souligne l’organisation, qui a récemment lancé la campagne Free Turkey Media. Ce n’est pas la première fois que des opposants expriment leur désaccord dans des espaces publics. En 2016, des universitaires chassés des campus avaient donné cours dans la rue. Ces formes de protestation ont à chaque fois le même objectif: ne pas être réduit au silence par un pouvoir autoritaire.

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