Telle que se présente la Turquie d'aujourd'hui, personne ne peut espérer y gagner les esprits et les cœurs. José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, a abordé son voyage en Turquie le 9 avril comme s'il se lançait dans un champ de mines. Car chacun de ses actes aurait pu entraîner la rupture d'un équilibre politique aussi délicat que précaire.

Dans son discours devant le parlement turc, il n'a pas évoqué l'action en justice intentée contre le Parti de la Justice et du Développement (AKP), actuellement au pouvoir, pour activités anti-laïques. Il a soigneusement évité toute allusion au foulard. Dans son désir de prouver son impartialité, il a même rencontré tous les responsables de l'opposition, leur rendant à chacun visite dans leur bureau.

Malgré tous ces efforts, on entend encore des accusations selon lesquelles M. Barroso et Olli Rehn, le commissaire à l'Elargissement, auraient programmé leur visite pour manifester leur soutien à l'AKP, au moment même où la Cour constitutionnelle étudie la plainte demandant l'interdiction de l'AKP. Certains vont jusqu'à affirmer que Barroso et Rehn manquent de respect pour l'Etat turc et les menaces qui pèsent sur lui: atteintes à la laïcité et à son intégrité territoriale.

Depuis 2004, le soutien à l'UE est tombé de moitié dans l'opinion turque, passant de plus de 70% à tout juste 40% au début 2008. Cette désaffection est le plus souvent attribuée à la croyance que l'Union fait marcher la Turquie et qu'elle finira de toute façon par rejeter sa demande d'adhésion, quels que soient les progrès réalisés. Cet état d'esprit se transforme en une prophétie qui finit par se réaliser: faute de croire vraiment à l'adhésion, il n'y a guère de motivation pour entreprendre de grandes réformes. Et, bien sûr, l'absence de progrès donne du grain à moudre au scepticisme européen.

L'AKP n'a pas dévié de son objectif, même si l'opinion publique est devenue moins favorable à l'accession dès 2005. On aurait dit que les Turcs se créaient une nouvelle image d'une Turquie qui aurait joué le rôle de puissance régionale plutôt que celui d'une candidate européanisée à l'Union. Et, malgré tous les discours de l'opposition exploitant ce sentiment jusqu'aux élections législatives de 2007, l'AKP est resté le seul parti politique à se déclarer en faveur de l'intégration à l'Europe, serait-ce avec une moindre conviction que par le passé.

Curieusement, dès le début d'avril, l'action en justice intentée contre l'AKP avait fait monter le soutien à l'accession à l'UE chez les électeurs de ce parti. Les Européens avaient en effet fait passer le procès pour une atteinte à la démocratie (un coup d'Etat judiciaire), amenant ainsi les partisans de l'AKP à considérer l'UE comme un rempart, garant de la survie de l'AKP.

Bien que le parti conserve encore de bons sondages, les milieux libéraux qui lui donnaient naguère le bénéfice du doute commencent à douter de son attachement véritable à la démocratisation et au pluralisme. De nombreux Turcs croient sincèrement que la boîte de Pandore s'ouvrira si l'on continue de faire des concessions à ceux qui veulent renforcer la présence de la religion dans la société turque. Dans un pays faible en accommodements démocratiques, l'AKP a parfois semblé succomber à l'ivresse du pouvoir depuis deux ans, écartant catégoriquement les préoccupations légitimes des milieux de gauche.

Pour trouver un terrain d'entente indispensable à la stabilité dans le pays, il est essentiel de créer un engagement renouvelé et sincère envers le processus d'intégration européenne. Ce n'est que dans la mesure où les normes sociales européennes et une gouvernance rationalisée serviront de repères que les citoyens pourront trouver, à leur manière, les moyens de concilier les contradictions de la modernité avec la tradition, les besoins affectifs et spirituels avec les réalités économiques et l'insécurité avec les tentations.

La société turque doit donc commencer à privilégier l'autonomie individuelle. Ce changement d'attitude ne se fera sans doute pas facilement dans ce parti conservateur qu'est l'AKP.

Sur le plan social et économique, peu de Turcs ont les moyens de subvenir seuls entièrement à leurs besoins. Pour beaucoup, la viabilité économique et politique dépend de leur appartenance à une certaine structure clanique ou à une secte religieuse. Les gens ne croient pas à l'existence d'une méritocratie, la primauté du droit n'existe pas et la faiblesse du système de protection sociale vient encore limiter les choix de ceux qui sont le plus dépourvus de moyens économiques, surtout les femmes.

En tant que parti conservateur, l'AKP privilégie les valeurs familiales aux dépens des solutions institutionnelles à apporter aux individus dans une société en pleine mutation urbaine et sociale. Mais, en l'absence de services sociaux solides mis à disposition par des institutions d'Etat politiquement et idéologiquement neutres, de vastes segments de la société continueront d'être dans l'incapacité de vraiment faire leurs propres choix.

L'AKP a été bien avisé de remettre la question de l'intégration tout en haut de son programme politique dès l'ouverture devant la Cour constitutionnelle du procès demandant son interdiction. Le gouvernement prépare un paquet de réformes qui profiteront plus à la société dans son ensemble qu'à la base traditionnelle du parti. Le gouvernement a donc pris conscience du fait que, pour parvenir à un consensus, il faut parvenir à répondre simultanément à des intérêts sociaux différents.

Opportunisme ou pas, c'est la démocratie qui fonctionne en l'occurrence. S'il faut des crises pour que les camps antagonistes mesurent les limites de leur pouvoir, peut-être, alors, cette tourmente tournera-t-elle à son avantage.

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