Du bout du lac

Tweeeeeeet

OPINION. Twitter double la mise: 280 signes à la place de 140. De quoi donner le vertige à notre chroniqueur, effrayé par cette porte ouverte à la logorrhée

Si le peuple a les dirigeants qu’il mérite, alors l’époque a les révolutions qu’elle mérite. Le XVe siècle a eu Gutenberg et sa presse mécanique; nous avons Twitter, qui double le lignage autorisé. Vous l’avez lu, vu et entendu partout comme moi, et vous avez frissonné, perdu pied, vacillé peut-être: désormais, l’oiseau bleu vous offre 280 caractères pour le prix de 140. Deux fois plus de place pour tout dire (ou pour ne rien dire, mais plus péniblement encore) en un tweet, ou donc en un tweeeeeeet si cela vous fait plaisir.

Certains s'alarment

Les portes de la logorrhée se sont ouvertes mardi à vingt-deux heures zéro quatre (oui, j’en profite), sur le fil du patron de Twitter, Jack Dorsey, @jack pour ses 4,13 millions d’intimes. «140+140!», twitta-t-il, et tout devint possible devant nos yeux ébaubis.

Pareil bouleversement de paradigme n’allant pas sans son lot de tweets inspirés, les bons mots à rallonge n’ont pas tardé à gazouiller. Regrettant d’emblée «la rigueur janséniste de la maxime», Bernard Pivot fut parmi les premiers à s’alarmer, dans Le Figaro: des tweets deux fois plus longs, ce serait deux fois plus de Donald Trump. L’académicien n’imaginait pas à quel point il avait à la fois raison… et tort de s’en alarmer.

D'autres innovent

Parce qu’un des meilleurs tweets augmentés de l’ère open bar est à mettre au crédit de Donald Trump. De Donald Trump Junior, pour être précis, qui eut une grande idée mercredi matin, exprimée en 193 caractères: donner à chacun un seul tweet télescopique par jour. Une seule chance d’être deux fois plus complet, ou deux fois plus insignifiant.

N’étant pas un proche du fils présidentiel, je ne sais pas s’il a mesuré le génie de sa proposition. Un seul long tweet par jour. Vous rendez-vous compte de la portée structurante de ce postulat? Un début de sevrage dans nos journées boulimiques, une dose de rareté dans un océan d’ordinaire, une touche d’exigence au royaume du tout-venant: l’avènement d’un monde nouveau! Merci Junior.

Grâce à vous, demain, les Flaubert de l’immédiat cisèleront quotidiennement leur grand œuvre avant de l’offrir au monde. Grâce à vous, les penseurs minute attendront l’heure. Grâce à vous, les sots sublimeront leur sottise, l’étaleront au grand jour avec application, plus fière et criarde que jamais.

Moins, mais mieux. Le fils de Donald Trump vient de réinventer l’ascèse (l’A16, pour les puristes). On aura décidément tout vu.*

* Cette chronique fait 2381 signes. Mais j’ai le droit: elle ne paraît qu’une fois par semaine.


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Au boulot!

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