Le couple antagonique des riches et des pauvres ne peut survivre que s’il se complète par le jeu subtil du clientélisme et des contrats, écrit un historien français versé dans la politique du peuple. On appelle ça la «cohésion sociale». Que les réseaux de fidélité ou de confiance se délitent, que les contrats manquent d’être honorés, renouvelés ou compris et le couple explose: les pauvres, renvoyés à leur condition sans espoir de mobilité, désignent les riches comme malhonnêtes et ceux-ci en retour accusent les pauvres de toutes sortes de malfaisances. Quand le divorce se déroule via les urnes, après que les profiteurs ont placé leurs pions, il aboutit à des majorités électorales renversantes. Les pauvres sont plus nombreux.

L’Obamacare et la victoire de Trump

La journaliste britannique Gillian Tett a mis son talent d’anthropologue à observer que l’augmentation brutale et soudaine des primes d’assurances de l’Obamacare pouvait avoir joué un rôle dans la victoire de Donald Trump. Il y a des aides d’Etat pour faire la jointure entre ce que demande la compagnie d’assurances et ce que peut payer l’assuré, mais primo il faut le savoir, secundo il faut oser les demander et tertio il faut accepter de passer du statut d’autonome au statut d’assisté. Des détails qui comptent.

«Ce ne sont pas les trente pour cent de pauvres «structurels» qui menacent l’ordre établi mais les vingt ou trente pour cent de pauvres «conjoncturels» qui supportent mal leur rechute, ou même la perspective de rechute pour les plus aisés, et qui cherchent des coupables, exigent des châtiments si la conjoncture persiste à se dégrader, faisant une lecture politique de l’impuissance réelle ou apparente du pouvoir» (Roger Dupuy, «Sur la situation française à la fin du XVIIIe siècle»).

Le retour, en France, de la cuisine bourgeoise

On annonce le retour en France de la cuisine bourgeoise, daube, blanquette, vol-au-vent, pâté pantin et quenelle à la crème. Revanche de l’autochtonie sur le sushi. Le candidat de la droite à la présidence se montre sur son tracteur dans sa maison de la Sarthe. Bel homme, beau tracteur, belle maison. On devine qu’il y a un feu dans la cheminée. La gauche n’a pas réussi à imposer le scooter comme véhicule iconique de la présidence. Et on ne sait pas où est la cheminée du non-candidat à sa réélection. Ça crée un manque de repérage.

Matteo Renzi a perdu son pari réformateur en Italie. Les électeurs se sont rebellés contre son projet de rationaliser les institutions politiques. Le président du Conseil a commis des erreurs tactiques mais ses réformes ont surtout réveillé les comportements de méfiance observés par le sociologue américain Edward Banfield chez les paysans du Mezzogiorno et qu’il résumait ainsi: «Toute prétention d’un individu ou d’une institution à défendre le bien public doit être considérée comme fausse; seuls les fonctionnaires et les notables se préoccupent de la collectivité puisqu’ils sont payés pour; une position officielle est une arme à utiliser pour défendre ses intérêts contre autrui; le bulletin de vote sert à obtenir le plus grand gain matériel à court terme.»

La disparition de Castro

La disparition de Castro promet de laisser un grand vide émotionnel dans les discussions de table entre les écrevisses à la nage, et le chaud-froid de pommes au calvados (cuisine bourgeoise). Osait-on critiquer son désastreux bilan humain qu’aussitôt quelqu’un relevait le bilan tout aussi abominable des Etats-Unis: combien de Noirs dans les couloirs de la mort, hein? Cuba a fait les beaux jours de l’argument «et ta sœur» grâce auquel les dîners d’anniversaire et les repas de Noël tournaient en diatribes effrénées sur l’état du monde et ses dirigeants. Castro en était le héros. Guérisseur des écrouelles pour les uns, capitaine des illusions pour les autres, il servait à ne pas s’écouter pour continuer à croire après le dessert ce qu’on croyait avant. Il n’a pas de remplaçant.

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