«Il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!» En 1968, l’acteur Serge Reggiani récite le poème en prose Enivrez-vous de Charles Baudelaire dans l’émission «Discorama». Un «moment de télévision» partagé jeudi sur Twitter par l’Institut national de l’audiovisuel, le gardien des archives françaises. Il y a 150 ans, le 31 août 1867, le poète disparaissait. Les internautes lui rendent un hommage appuyé, et émouvant. «Le plus grand de nos poètes et le plus moderne des antimodernes», écrit l’historien français Eric Anceau.

Sur Twitter, une ribambelle de vers se forme. Parmi ces courts textes, on trouve notamment un passage du poème Le serpent qui danse: «Tes yeux, où rien ne se révèle/De doux ni d’amer/Sont deux bijoux froids où se mêlent/L’or avec le fer.» Dans ce texte, le dandy tourmenté fait l’éloge de Jeanne Duval, une jeune métisse qu’il surnomme sa Vénus noire. «Son dandysme est à la fois une pratique et une esthétique qui consistent à cultiver le beau dans son œuvre comme dans tous les aspects de sa personne et de sa vie», confirme au Figaro Marie-Christine Natta, une spécialiste de la littérature du XIXe et auteure d’une biographie du poète.

Livre de chevet

Charles Baudelaire a publié un seul recueil de poèmes, intitulé Les Fleurs du mal. Une œuvre jugée trop choquante par la société d’alors. Le critique Ferdinand Brunetière l’accuse même «d’ériger en exemple la débauche et l’immoralité». En 1857, il est condamné, ainsi que ses éditeurs, pour délit d’outrage à la morale publique. Ce livre allait pourtant le faire passer à la postérité, et il n’en a jamais douté.

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«Je me moque de tous ces imbéciles, et je sais que ce volume, avec ses qualités et ses défauts, fera son chemin dans la mémoire du public lettré, à côté des meilleures poésies de Victor Hugo, de Théophile Gautier et même de Byron», écrit-il à sa mère la même année. Il faudra attendre 1949 pour que ses poèmes soient enfin réhabilités dans son ouvrage. «Les Fleurs du mal sont un de mes livres de chevet», confie @henriknourry, un «amoureux des mots», sur Twitter.

«Jusqu’à l’épuisement»

Les Editions des Saints Pères profitent de cette journée de commémorations pour partager des anecdotes sur ce célèbre ouvrage. «Avant son «bon à tirer» définitif, Baudelaire retravaille le recueil, rature, sollicite son éditeur jusqu’à l’épuisement», raconte l’entreprise spécialisée dans la reproduction de manuscrits originaux. Cette série de tweets est accompagnée de photographies de pages raturées. Des documents précieux. «Estimées trois millions de francs, les épreuves corrigées sont donc les seules traces manuscrites autour des Fleurs du mal», précise le compte Twitter.

Charles Baudelaire est perfectionniste, et hanté par un vide existentiel qui «l’engloutit minute par minute». Le fameux spleen baudelairien désigne une profonde tristesse. L’auteur incite à profiter de chaque instant. Après tout, «c’est la mort qui console, hélas! et qui fait vivre». Hasard du calendrier, cet hommage intervient le même jour que les commémorations de la mort de la princesse de Galles. «La mort de Baudelaire le 31 août 1867 m’avait beaucoup plus affecté que celle de #LadyDi», souligne @Chaoticien, comme s’il était de retour d’un voyage dans le temps.

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