Le 29 août 2005, l’arrivée de l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans provoque d’innombrables déplacements de population et des évacuations en masse. Les habitants désertent littéralement la ville. Cependant, certains individus se retrouvent bloqués dans cette métropole bientôt submergée. Ces habitants, des Afro-Américains démunis pour la plupart, se sont retrouvés pris au piège dans des zones durement touchées par l’ouragan et fortement inondées. Cet exemple, révélateur d’inégalités sociales, témoigne de l’importance de l’accès à la mobilité dans le cas d’événements climatiques extrêmes.

Le 8 novembre 2013, un super-typhon nommé Haiyan frappe l’archipel des Philippines, touchant la terre dans les Visayas de l’Est. Usuellement, ces super-typhons perdent en puissance après avoir frappé les côtes, ce qui n’a ici apparemment pas été le cas, une première mondiale. Alors qu’il est fait état de plus de 4 millions de déplacés et de 387 000 personnes évacuées (source: OCHA Philippines et OCHA New York, en date du 21.11.2013), ce super-typhon nous montre à nouveau que l’immobilité ou l’incapacité à se déplacer est un enjeu particulièrement crucial. A l’approche du typhon, certains habitants refusent d’être évacués hors des zones à risques, sceptiques quant aux annonces des autorités ou inquiets de voir leurs biens pillés à la suite de l’abandon de leurs foyers. D’autres n’ont pas les ressources suffisantes, le soutien nécessaire ni le temps pour fuir et se mettre à l’abri, et se retrouvent pris au piège du typhon, comme ce fut le cas à Tacloban.

Cette métropole, qui comptait 220 000 habitants avant le passage du typhon, présente certaines caractéristiques qui la rendent vulnérable aux dégradations environnementales et qui ne facilitent pas les déplacements. Située à l’est des Philippines, elle se trouve en première ligne face aux typhons en provenance du Pacifique Nord. Sa localisation côtière rend toute fuite impossible vers l’est ou le sud. A l’ouest et au nord, une enceinte de montagnes entrave les départs hors de la ville.

Un cyclone tropical n’aura pas les mêmes impacts selon qu’il se dirige vers une zone densément peuplée ou non. La croissance démographique, l’exode rural et l’augmentation de la densité urbaine induisent de fait un nombre plus élevé de personnes potentiellement affectées par les impacts du climat, transformant un aléa naturel en catastrophe naturelle. L’exode rural en cours aux Philippines gonfle considérablement les métropoles et confine souvent les migrants dans des habitats précaires sis dans des zones basses à risques d’inondations. Tacloban se trouve précisément être la ville de destination des migrants pour toute la région des Visayas de l’Est, et son urbanisation est galopante. Les habitations de fortune des migrants n’ont pas été en mesure de les protéger. Il est important de souligner que, à l’échelle du monde, la migration, liée à des facteurs économiques, sociaux, politiques et environnementaux, permet certes à certains migrants de quitter des zones vulnérables mais elle conduit ces personnes dans des régions où la vulnérabilité n’est pas forcément moindre, notamment vers les grandes métropoles des pays du Sud.

Il n’y a aujourd’hui pas de consensus dans la communauté scientifique quant à l’incidence du changement climatique sur la fréquence des typhons, mais l’augmentation de leur intensité dans les années à venir semble confirmée et liée au réchauffement des océans. Après avoir pris conscience de l’ampleur des problèmes liés à l’immobilisation – choisie ou forcée – de certaines catégories de population à l’heure du changement climatique, il devient urgent de mettre en place des solutions durables.

Les prévisions des trajectoires de ces événements sont de plus en plus précises, mais comportent toujours des risques d’erreurs, ce qui complique la mise en place de plans d’évacuation fonctionnels. Il apparaît néanmoins nécessaire de mieux préparer les individus aux évacuations et de faciliter les déplacements en garantissant des droits aux personnes évacuées. Il est également important de rassurer les habitants, la crainte de vols et de pillages induisant généralement une inertie dans les départs. L’amélioration des systèmes d’alerte rapide et la sensibilisation des habitants à ces instruments sont essentielles. Alors que plus de la moitié de la population mondiale réside en milieu urbain et que plus de 600 millions de personnes vivent le long des côtes, une planification urbaine raisonnée et contrôlée est impérative. L’assainissement des bidonvilles est en outre nécessaire, comme la construction d’abris anticycloniques dans les zones vulnérables.

L’exemple tragique de la destruction de la ville de Tacloban doit être vu comme un avertissement pour bon nombre de pays et de métropoles vulnérables, notamment pour Manille, qui partage avec Tacloban certaines caractéristiques de vulnérabilité. Cette mégapole côtière abritant plus de 14 millions d’habitants, reçoit quotidiennement des vagues de migrants, et sa densité de population est la plus élevée au monde. Fragile lors d’inondations, victime de l’élévation du niveau des mers, elle se trouve également sur la trajectoire de typhons dévastateurs. Cette tumultueuse et chaotique métropole peut ainsi se révéler être un véritable piège pour ses habitants lors d’aléas climatiques extrêmes.

Admettant que les déplacements de population puissent engendrer des conséquences négatives pour les personnes déplacées, l’immobilité dans des zones vulnérables se révèle encore plus problématique et préjudiciable pour les personnes concernées. Un accès facilité à la mobilité avant, durant mais aussi après les aléas climatiques est capital afin de réduire les pertes humaines et d’éviter à certaines catégories de la population de se retrouver prises au piège.

Assistant doctorant à l’Institut de géographie (IGG) de l’Université de Neuchâtel

La tragique destruction de Tacloban est un avertissement pour les métropoles côtières, comme Manille et ses 14 millions d’habitants