La culture, donc l'école et particulièrement l'école obligatoire, est fondamentale pour permettre à un homme de s'élever: point de finesse sans culture. L'illettrisme est croissant chez nous et point de réelle dignité pour un jeune qui ne sait pas lire correctement, ni écrire clairement, ni compter. L'homme tel que nous le rêvons est d'abord un homme qui peut maîtriser ses préjugés, ses instincts, ses partis pris. Il n'y a pas d'ignorance utile […] La seule manière d'éviter le mal, le racisme ou la xénophobie n'est pas de prêcher la vertu, mais d'éclairer les esprits. Il est des contenus intelligibles qui peuvent modifier des comportements. Nous entendons former et non pas nous contenter d'informer: donc confronter le plus tôt possible nos jeunes aux grandes œuvres de l'esprit pour qu'ils puissent s'y frotter et en tirer la substantifique moelle.

Or toutes ces bonnes choses qui semblent à première vue de l'ordre de l'évidence pour un homme qui prend le temps de réfléchir sur la mission de notre école se heurtent à l'opposition d'un seul argument qu'on se repasse comme un chewing-gum collectif: «Il faut faire reculer la sélection en la retardant», parce que, bien entendu, l'école est une machine à créer des exclus, et notre institution est ainsi mise en demeure de cesser d'outrager ces élèves, exposés sept heures par jour à la cruauté des maîtres qui osent faire leur métier, c'est-à-dire enseigner quelque chose à quelqu'un.

Pourquoi cet argument sommaire peut-il paraître convaincant? Parce ce qu'il s'inscrit dans ce qui est la quintessence des temps modernes, et qui peut s'exprimer ainsi: ce qui soulage a remplacé ce qui sauve. La culture sauvait, le multimédia soulage. L'école sauvait, le divertissement soulage. La lecture sauvait, le jeu vidéo soulage. La religion révélée sauvait, le New Age soulage. La responsabilité sauvait, l'inconscience soulage. Les lettres antiques sauvaient… et je vous laisse varier le motif à l'infini. Evidemment, l'orientation dès l'entrée en 7e année sauvait, l'hétérogénéité maintenue le plus longtemps possible soulage.

Nous nous sommes ainsi détachés de toute pesanteur, nous sommes tellement soulagés que nous avons mis en place un homme ultra-léger, sur lequel plus rien ne pèse. Surtout pas les arguments rationnels, ni l'autorité, ni la discipline. Autant dire que cela ne va pas être facile de le lester à nouveau parce que toute pesanteur est tenue pour un obstacle à sa liberté. Mais il est temps de redonner un peu de poids à une école si malmenée ces dernières années et condamnée à la réformite perpétuelle. Il est grand temps de redresser la barre et de refuser d'introduire l'hétérogénéité au Cycle d'orientation.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.