Le Conseil de Schwyz siégeait à portes ouvertes. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, chaque citoyen pouvait venir et assister aux séances. Les fuites occasionnées par WikiLeaks n’étaient pas nécessaires à cette époque.

Ces us et coutumes de l’ancienne démocratie suisse me sont venus à l’esprit alors qu’on annonçait, dans ce journal, que tous les cantons romands agissaient désormais selon ce principe de transparence. Voilà un grand succès! Mais, de fait, on en revient à la case départ, aux temps immémoriaux. Ce réflexe du contrôle par la seule transparence a rebondi à travers toute l’histoire. On a rappelé que le commissaire Léon Trotski avait publié tous les traités secrets passés par le régime du tsar. Et les correspondances de Louis XVI avec les puissances étrangères, découvertes dans sa chambre des Tuileries, ont contribué à sa perte.

On se rappelle aussi que les négociations du syndicat libre Solidarnosc avec le régime communiste en Pologne avant 1989 étaient retransmises directement sur la place publique. Moins spectaculaire, mais dans le même ordre d’idées et pendant les mêmes années, les délégations du syndicat suisse de l’horlogerie comprenaient toujours de simples membres qui accompagnaient les fonctionnaires pour les négociations sala­riales.

Aux Etats-Unis, lors d’enquêtes judiciaires, la transparence permet fréquemment de dénicher des lettres, voire des e-mails, révélant des comportements coupables ou étranges et à cause desquels les sociétés doivent se racheter à coups de centaines de millions de dollars. La très grande fiduciaire mondiale Arthur Andersen s’est dissoute en quelques jours quand furent connus ses efforts pour dissimuler ses agissements, ou plutôt sa tolérance lors du cas Enron.

Cela dit, à présent je me mets de l’autre côté, à la place des autorités, des firmes et des organismes soumis à la transparence totale. L’effet est tout simplement de ne plus écrire, de ne plus rien documenter. Du moins de ne plus écrire sur un support électronique.

J’avais vécu l’introduction de la transparence des procès-verbaux dans l’ancienne commission des cartels et dans d’autres commissions fédérales. A ce moment, les présidents ont demandé aux secrétaires de ne plus retenir des opinions ni des discussions entre les membres, mais de se limiter aux décisions, qui de toute façon étaient rendues publiques.

En revanche, la fameuse «Délégation permanente», l’organe de consultation très influent entre les cinq associations professionnelles faîtières suisses (economiesuisse, l’Union syndicale, les arts et métiers, les paysans, les employeurs) et les administrations fédérales, ne connaissait pas de procès-verbal du tout. Les gens concernés savaient, se taisaient, et personne n’avait besoin de parler pour épater la galerie.

Je suspecte que les banques suisses pourraient abandonner les enregistrements électroniques et les communications sur Internet pour en revenir aux documents manuscrits ou tapés à la machine – cela pour garantir la discrétion des clients importants. On ne pourrait plus voler des disques ou passer des contenus de PC au crible. Quant à l’échange automatique des données, il ne fonctionnerait pas.

Mais, même avec les machines à écrire, il faut faire attention, le ruban d’encre trahit les frappes. Il faut le brûler le soir…

Des systèmes personnalisés de transferts financiers existent dans le monde islamique. Un travailleur émigré confie une somme à un homme de confiance qui connaît un commerçant en Afrique et qui s’approvisionne en Suisse. La somme ne devant pas faire le trajet, le commerçant paiera la famille de l’émigré en Afrique, et l’homme de confiance fera ses achats ici avec l’argent de l’émigré.

Mais les bureaucraties ne désarment pas. J’imagine qu’un jour, dans tous les domaines, le fardeau de la preuve sera renversé – on devra prouver, sur simple suspicion, que l’on ne cache rien, que l’on n’a pas fait de transferts, que l’on s’est conformé à toutes les normes écologiques, sociales, d’embauche. Cela marche déjà en partie ainsi en Europe. C’est le retour de la servitude. On peut donc avoir des doutes face à la transparence totale et ses conséquences. Et ce même sans WikiLeaks.

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