Article initialement publié le 23.01.2012


Tzvetan Todorov écrit en rescapé du totalitarisme. Arrivé de Bulgarie à Paris comme étudiant dans les années 1960 pour n’en plus repartir, cet intellectuel féru de Jean-Jacques Rousseau et Benjamin Constant connaît le prix intime de la démocratie et y a consacré une bonne partie de son œuvre. Voyage, à ses côtés, sur l’archipel des libertés menacées par les crises, économiques et politiques.

Le Temps: «La question de la liberté a fait très tôt irruption dans ma vie», écrivez-vous en première ligne de votre livre «Les Ennemis intimes de la démocratie». Elle est le fil rouge de votre diagnostic inquiet?

Tzvetan Todorov: Tant que j’habitais un pays totalitaire, la liberté me semblait être le bien le plus désirable. Or, au cours de ces dernières années, j’ai été frappé de voir que la revendication exclusive de liberté est devenue la marque des partis européens d’extrême droite. Cela m’amène à repenser la phase actuelle de la démocratie. Une page a été tournée: la démocratie n’a plus d’ennemis qui la menacent de l’extérieur. Les totalitarismes sont morts. Aucun projet rival de société ne vient la concurrencer – les tentatives de présenter l’islamisme comme un candidat à ce rôle ont échoué. Mais elle est désormais rongée de l’intérieur. Ses ennemis sont ses propres enfants illégitimes, ce sont des principes démocratiques isolés du projet d’ensemble, qui se retournent contre elle.

– Par exemple?

– Le messianisme politique des néo-conservateurs se propose d’apporter le progrès, les droits de l’homme, la prospérité économique à tous, mais il oublie de demander l’assentiment de ceux à qui il s’adresse et envoie son armée les «libérer». Avec, comme résultat, une légalisation de la torture à laquelle, du reste, les pays européens ont acquiescé sans hésiter. La démocratie, aux Etats-Unis mais aussi en Europe, est rognée par le pouvoir démesuré qu’ont acquis les puissances d’argent, au point que le président américain peut plus facilement conquérir la Libye ou l’Afghanistan qu’imposer une modification de l’assurance sociale dans son pays. Le financement des campagnes électorales par les entreprises, légalisé, y fausse le processus démocratique. Tout cela… au nom d’une plus grande démocratie.

– Une autre forme de «surenchère» soi-disant démocratique est, en Europe, l’apparition des partis «pirates» qui réclament une liberté totale sur Internet…

– La liberté de la presse est bonne en tant que contre-pouvoir, critiquable en tant que pouvoir échappant à toute limitation et à tout contrôle. Voyez l’empire de Murdoch en Grande-Bretagne ou la chaîne Al-Jazira dans les pays arabes. La question de la liberté d’échange et d’expression ne peut être posée qu’en contexte. Aucune société n’a jamais existé sans lois. Aucune communauté ne peut perdurer sans se donner de règles. L’anarchie est pire que la tyrannie. Gardons en tête cette formule célèbre: «Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.» A l’inverse, les contre-pouvoirs qui limitent la puissance des Etats, comme WikiLeaks, m’apparaissent salutaires.

– Vous vous inquiétez, à la fin de votre livre, de l’affaissement du modèle démocratique européen. Comment l’expliquez-vous?

– Par une série de difficultés qui s’agrègent les unes aux autres. Il y a d’abord ce problème de mentalités. Nous manquons, en Europe, de cette vitalité sociale qui nourrit la démocratie aux Etats-Unis. Là-bas – mais ils ont beaucoup d’autres problèmes –, l’encouragement du jeune talentueux est naturel. C’est pour cela que l’Amérique du Nord reste un aimant. En Europe, le formalisme légaliste l’a trop emporté. Notre Etat de droit est un héritage précieux, qu’il faut protéger. Mais nous avons, dans beaucoup de pays du Vieux Continent, oublié que la liberté passe aussi par l’épanouissement individuel. Une partie de cette équation s’explique sans doute par le vieillissement de la population. On ne peut pas avoir, avec la démographie européenne, le mode de fonctionnement et l’attrait des pays émergents. On ne peut pas demander à un continent aussi âgé d’être le plus bondissant. Mon propos est de dire attention: tout cela a des effets dommageables sur notre démocratie.

– Les autres difficultés sont de nature politique?

– L’Europe est comme enfermée dans ses contradictions. L’Union européenne a un problème institutionnel. Elle se trouve, selon l’expression consacrée, «au milieu du gué». La récente crise a révélé la nécessité de disposer d’organes de décision communs pour nous protéger de dangers également communs. Ces organes n’existant pas, ce sont les pays les plus puissants, en l’occurrence l’Allemagne et la France, qui se mettent à jouer ce rôle. Il y a là un déficit démocratique évident et des «privilèges» problématiques. L’idéal serait que, d’une part, soient unifiées ces différentes instances directrices qui pour le moment engendrent la confusion – président de la Commission, président du Conseil, présidence tournante de ce même Conseil – et que, d’autre part, cette instance dirigeante soit élue par le Parlement européen, l’institution la plus démocratique de l’Union, car issue d’élections directes.

– D’autant que ces failles démocratiques sont exploitées par des partis populistes qui surfent sur les peurs…

– Les partis populistes, qui se sont beaucoup renforcés en Europe au cours des dernières décennies, cultivent un manichéisme des valeurs, qui n’est pas sans rappeler la rhétorique communiste du temps de mon adolescence. J’ai vécu jusqu’à l’âge de 24 ans en Bulgarie, je n’ai pas oublié les stigmatisations constantes des ennemis capitalistes, censés incarner le mal. De nos jours, les partis populistes agitent sans cesse la menace de «l’islamo-fascisme», comme si ce qui n’allait pas dans notre vie était avant tout le fait de rencontrer dans la rue des femmes portant le foulard.

– Que vous inspire le fait qu’aux Pays-Bas, le parti populiste et islamophobe de Geert Wilders se nomme le Parti pour la liberté?

– Cette appellation illustre bien les détournements que subit le mot «liberté». Mais ce n’est pas la première fois; au XIXe siècle, en France, l’organe de presse de l’antisémite Drumont s’appelait La Libre Parole, sa liberté consistait à vilipender les juifs. La xénophobie que propagent les partis populistes est d’un esprit contraire à celui de l’Europe. On oublie que l’expansion européenne était due au fait qu’elle a joué, pendant des siècles, un rôle de carrefour, de lieu de rencontres. Nos pays ont su absorber les acquis et avancées réalisés d’abord ailleurs, essentiellement en Asie, dont notre continent est le promontoire. Chercher à couper l’Europe du reste du monde, à l’enfermer derrière un mur, c’est la provincialiser. Regardez, en France, l’absurdité qui consiste à empêcher les étudiants étrangers de travailler ici, alors que ce serait un moyen d’accroître le rayonnement international du pays. De même, la politique du chiffre d’expulsions, pratiquée dans l’Hexagone, est condamnable car on cesse ainsi de traiter les êtres humains comme des individus. L’homme n’est pas juste un chiffre.

– La jeunesse européenne a-t-elle renoncé à la démocratie?

– Je ne le crois pas du tout. La démocratie souffre peut-être de ce qu’elle est devenue objet de consensus: plus personne ne se dit contre elle, alors il est difficile de s’enflammer pour sa cause. Le mouvement actuel des «Indignés», même s’il ne fournit pas de réponses aux difficultés que nous rencontrons, est de ce point de vue un symptôme révélateur, avec son mot d’ordre «Démocratie maintenant». L’idée d’Europe bute sur la même difficulté. S’en réclamer parce qu’on désire la paix entre les nations n’est plus mobilisateur. La paix est là. Elle semble aller de soi aux jeunes générations qui se déplacent sans même s’en apercevoir d’un pays à l’autre. Mais la défense de cette idée peut retrouver un nouveau souffle si nous nous rappelons que l’Europe incarne aussi un modèle social précieux, fait d’équilibres entre le souci du bien commun et la défense des libertés individuelles. Un savoir-vivre, si vous voulez, difficile à définir, mais bien perceptible lorsqu’on observe l’Europe de l’extérieur.

– Vous dénoncez les «ennemis intimes de la démocratie». Où sont ses amis?

Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Le salut ne viendra pas du dehors, mais de notre capacité de régénération, de critique de soi, de recommencement, de notre goût pour la «perfectibilité», comme disait mon cher Rousseau, un idéal à ne pas confondre avec la croyance aveugle dans la marche triomphale de l’humanité sur la voie du progrès. La science, la technologie sont des aides puissantes, mais nous savons aussi qu’elles peuvent se retourner contre nous, lorsqu’elles sont mises au service de la recherche sans frein d’un profit immédiat. C’est ce qu’a montré la récente catastrophe de Fukushima: ce n’est pas la confiance en la science ou la technologie qui en était responsable, mais l’oubli de l’intérêt commun. Notre bien-être dépend directement des autres autour de nous. L’autosuffisance de l’individu est un leurre.

Tzvetan Todorov, «Les Ennemis intimes de la démocratie», Ed. Robert Laffont, janvier 2012.

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