Zurich et Genève deviendraient trop chères pour les banques. Mais qui se soucie qu’elles le soient déjà pour une majorité de leurs habitants? L’annonce par UBS de la délocalisation de 600 emplois de Zurich à Bienne, après l’annonce du déménagement de 500 autres à Schaffhouse, est à la fois une bonne nouvelle pour ces villes moyennes hors des métropoles économiques, mais aussi un inquiétant indicateur des limites, voire de l’échec, des politiques d’aménagement du territoire et du logement. Pour la banque, l’implantation à Bienne fait espérer des économies de 12 à 20%. Les salaires et les prix des loyers de bureaux y sont les plus bas des villes moyennes suisses.

Emplois à faible valeur ajoutée

Ces transferts montrent que grâce à l’excellence de ses formations et au nombre d’étudiants dans ses universités et HES, la Suisse est capable de concurrencer des pays aux coûts plus bas, comme la Pologne en l’occurrence. Ils sont évidemment une excellente nouvelle pour Bienne et Schaffhouse, qui peuvent espérer une diversification et un renforcement de leur tissu économique. Ces déplacements annoncent aussi un élargissement géographique d’un phénomène que l’on connaissait déjà: l’installation de certains services de grandes entreprises dans les zones périphériques moins onéreuses des métropoles: Allianz Suisse quittant le centre de Zurich pour Wallisellen, la bourse suisse Six passant de la City au Hardturm et à Altstetten.

Que l’on ne s’y trompe pas, ni Bienne, Schaffhouse ou Renens ne peuvent rêver de se substituer demain à Zurich ou Genève comme centres de décisions de géants internationaux de la finance des télécoms ou de la pharma. Informatique, ouverture et gestion de comptes, ce sont surtout des emplois à faible valeur ajoutée qui seront transférés. Ce qui fait dire à la NZZ que Zurich restera «la ville des plus hauts qualifiés. Il ne viendrait pas à l’idée de Google de délocaliser à Bienne ou Schaffhouse une partie de son personnel de Zurich».

L’embourgeoisement

Ainsi se renforce une tendance forte qu’une autre place financière, Londres, connaît depuis longtemps: l’embourgeoisement, la gentrification, qui chasse du centre et même de la périphérie, les classes moyennes avec les emplois à plus faible valeur ajoutée. De son côté, «Zurich est certainement la ville de référence pour les partisans d’une politique foncière et immobilière active en faveur du logement», relevait l’aménagiste Michel Rey. Avant d’alerter sur la menace pour la cohésion sociale en raison de l’explosion des coûts de l’immobilier: plus de 40% ces dernières années. Va-t-on recréer un nouveau Metropolis?

«Sommes-nous en train de transformer la Suisse en un petit Monaco»

Pourtant, dans un ouvrage de référence, Der lokale Staat*, l’urbaniste et sociologue berlinois Armin Hentschel relevait, en comparant les cas de Londres et Stuttgart, que d’autres modèles de développement urbain plus équilibré socialement, misant sur la recherche industrielle et la créativité, sont davantage porteurs de bien-être. Au Forum européen de Lucerne, en 2012, la ministre de la Justice Simonetta Sommaruga s’interrogeait: «Sommes-nous en train de transformer la Suisse en un petit Monaco réservé aux salaires élevés, à quelques exilés fiscaux et aux expats de multinationales à forts revenus? Avec quelques poches préservées, le long de l’Arc jurassien, pour les classes moyennes et bas salaires.» Or, prévenait la ministre, «ce n’est pas l’espace qui manque, c’est la volonté politique de ne pas laisser les lois du marché décider seules de l’équilibre du pays».

*Metropolis-Verlag 2017


La précédente chronique: Hypocrisie et petits secrets

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