Le journal brésilien Folha de São Paulo publiait récemment un article à l’occasion de la visite de la présidente du Brésil, Dilma Rousseff, à Bruxelles, qui s’intitulait «Dilma dans l’Union européenne. Avant que ça se termine». Le journal y voit un «signe des temps». Pour la première fois, ce ne sont pas les Européens qui donnent des leçons sur la façon de gérer la crise, mais les Brésiliens.

Le complexe de «vira-lata» – expression locale qui signifie «déclassé» ou «chien de rue» – a longtemps exprimé le sentiment d’infériorité du Brésilien face aux pays du premier monde. Selon le quotidien, la visite de la présidente à Bruxelles a transféré ce complexe du côté des Européens, tant les critiques et exhortations ont fusé pour que le Vieux Continent reprenne le contrôle de la crise. «Cette fois, écrit la Folha, ce furent les Brésiliens qui suggérèrent aux Européens des mécanismes pour stimuler la croissance, vu que l’obsession des ajustements fiscaux est en train de miner les économies de presque toute l’Europe.»

Cette visite se situe dans un cadre plus large: la présidente brésilienne s’est déjà rendue cette année aux Etats-Unis et en Chine, et terminait avec l’UE sa tournée des grandes puissances globales. Par contraste, sa visite officielle en Argentine est considérée comme une visite de politesse, simple salut au drapeau, puisqu’aujourd’hui le géant lusophone «joue dans une autre division».

On peut être un peu surpris de voir un pays auquel on accolait encore récemment l’épithète «du tiers monde» venir se mesurer à l’Union européenne tout entière et la conseiller en matière de politique économique.

Souvenons-nous: en 2001, Jim O’Neill, économiste chez Goldman Sachs, utilise le terme BRIC, pour désigner le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, quatre pays qui ont les capacités démographiques et économiques de bouleverser l’ordre mondial dans les trente années à venir. C’est là que l’Occident se rend compte que ses anciennes colonies et protectorats peuvent non seulement rattraper leur retard, mais dépasser leurs mentors.

Pour la presse brésilienne, ce jour glorieux est arrivé. Le Brésil peut se mesurer au Vieux Continent qu’il ne considère que dans son ensemble. Preuve en est que la visite de Dilma s’est déroulée à Bruxelles et non dans chacun des 27 Etats membres – à l’exception de la Bulgarie, pays d’origine de son père.

Le Vieux Continent est-il à ce point déclassé par la crise? A-t-il vraiment perdu cette valeur d’exemple pour les autres nations? Serait-il devenu un «vira-lata»?

Malgré cette crise qui ne semble toucher que les pays riches, l’Europe reste paradoxalement un modèle pour le Brésil.

La première langue étrangère au Brésil est l’anglais. Mais tout Brésilien de bonne famille se doit d’apprendre le français, l’espagnol ou encore l’allemand comme deuxième langue, signe que l’on considère encore le continent comme un lieu d’avenir. Lorsqu’ils parlent de politique, de bonnes mœurs et d’éducation, les Brésiliens évoquent toujours l’Europe comme étant l’exemple à suivre. Nombreux sont ceux qui sont conscients du nouveau poids politique de leur pays sur la scène internationale, mais peu croient que le pays va réellement enrayer les schémas de corruption, les assassinats politiques ou la pauvreté.

A distinguer donc, les investisseurs, pour qui le Vieux Continent n’est plus l’eldorado de la croissance économique, du reste de la population, qui place l’économie au second plan et se passionne pour notre culture, nos institutions et… nos révoltes.

C’est précisément sur ce dernier point que la Folha publiait un article intitulé «Claque sur la joue ou coup de poing dans le ventre?» Il réagissait à un article paru dans le journal espagnol El Pais, qui a suscité une importante polémique au Brésil car il posait «avec une cruelle froideur la question que personne ne veut entendre: pourquoi les Brésiliens ne réagissent pas face à la corruption de leurs politiciens?» Le journaliste brésilien affirme que les Espagnols devraient plutôt s’inquiéter de leur économie plutôt que de donner des leçons, mais reconnaît non sans douleur que son confrère a visé juste.

Alors que tous les peuples d’Europe font entendre leur voix contre les gouvernements, les Brésiliens restent muets. Pourtant, ce n’est pas un peuple brésilien qui manque de disposition et d’énergie. On se mobilise par millions dans les rues de la capitale pour déclarer sa foi, manifester pour plus de tolérance envers les homosexuels ou militer contre la violence. Mais lorsqu’il s’agit de scandales de corruption, plus rien! Le journaliste en appelle à la mobilisation contre la corruption pour «laisser un monde meilleur à nos enfants, et de meilleurs enfants pour notre monde».

Là où l’économie se porte bien, on manque de mobilisation politique, et là où l’on se mobilise l’économie va mal. C’est à travers leurs oppositions, quasi complémentaires, que les deux situations s’inspirent réciproquement. Ce regard croisé semblable à deux miroirs face à face, et qui se renvoient leur propre image à l’infini, nous permet de constater à quel point, malgré la distance, tous ces pays s’observent avec esprit critique mais aussi avec admiration.

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