Je ne suis pas terre à terre. Avec mon gabarit, mon rythme et mon débit, je relève plutôt du canari. Ou du joyeux colibri, auquel on me compare aussi. Plus speedy, donc, que heavy. Pourtant, j’ai beau aimer la légèreté et l’agilité – à commencer par celle de l’esprit – je ne comprendrai jamais des ovnis comme Ueli Steck, ce Suisse sur ressorts qui, à 40 ans, vient de rejoindre le panthéon des alpinistes après une vie consacrée à avaler à toute vitesse les parois et les sommets.

Voir et revoir les vidéos dans lesquelles le Bernois gravit la face nord de l’Eiger avec seulement ses mini-piolets et ses crampons aux pieds me donne la nausée. OK, j’ai le vertige en montagne, ça n’aide pas. Mais comment supporter qu’un être sensé défie à ce point la loi de la gravité? Comment comprendre la fascination que la montagne exerçait sur lui? J’écoute et réécoute les interviews qu’il délivrait dans un français parfait, mais je n’ai pas la réponse.

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Pareil dans les articles passionnants qui lui sont consacrés. L’athlète parle surtout de performances, concentration, conditions météo, équipements, etc. Moins du plaisir et de la jouissance. Par pudeur sans doute. La mort, par contre, est évoquée. Envisagée comme un possible. Le grimpeur gambadait sur les crêtes enneigées à 8000 mètres d’altitude – son ascension solo de l’Annapurna, une folie! – en toute conscience de la fatale échéance.

L’humanité partagée en deux

C’est à cet endroit-là qu’Ueli nous laisse pantoise. A priori, l’humanité est partagée en deux. D’un côté, la grande majorité des individus qui ont envie de vivre et font tout pour préserver ce bien précieux. De l’autre, une minorité de neurasthéniques ou grands sceptiques qui n’arrivent pas à trouver le nerf de la guerre et nourrissent, c’est leur droit, des idées suicidaires. Au milieu, il y a Ueli. Et tous les autres grimpeurs fous, plongeurs sans peur, surfeurs de l’extrême, etc. Des athlètes puissants, en pleine possession de leurs moyens, donc plus que vivants. Et, en même temps, tout à fait prêts à jouer ce capital sans prix pour la beauté d’un seul moment.

Comme on a une lecture clivée des choses, on soupçonne que, forcément, derrière les yeux clairs et le teint hâlé, sévit une profonde mélancolie. Mais la réponse est peut-être ailleurs. Ces êtres à part cultivent peut-être simplement un autre rapport à l’existant. Un rapport fulgurant, sidérant. Aussi vertical et transcendant qu’une paroi à 60 degrés. A ce stade, leur sport n’est plus du sport, c’est une forme magistrale, mais difficile d’accès, de spiritualité.


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