Ueli Maurer est «la plus grande menace pour la sécurité de la Suisse». C’est l’avis de Pierre Maudet, libéral-radical. Et si, au contraire, l’impayable conseiller fédéral était une bénédiction pour la Confédération? Sa conception de la défense nationale est à ce point irréaliste qu’elle donne, enfin, aux experts de la chose militaire le courage de sortir du bois, d’afficher leur inquiétude et leurs désaccords. Un signe: d’anciens officiers osent déclarer leur appui à l’initiative visant notamment à rendre obligatoire l’entreposage des armes d’ordonnance à l’arsenal. «La guerre du futur est économique, terroriste ou informatique», a dit l’un d’eux, ajoutant: «Ce qui signifie que le paradigme a totalement changé.» Ce faisant, il rejoint le brûlot rendu public lundi par l’édile genevois. En 23 pages, le rapport du Conseil fédéral sur la politique de sécurité y est démonté et des idées novatrices y sont lancées.

Point n’est besoin de boulotter une bibliothèque de science-fiction pour saisir l’ineptie des visions passéistes que l’ancien président de l’UDC a fait endosser par ses collègues du gouvernement. La garde des frontières, mousqueton au pied, les «Toblerone» des barrages anti-tanks, les souricières du Réduit national, avec vue imprenable sur les vallées alpines, tout ça appartient au passé. Le mouchoir de poche helvétique s’urbanise à grand train, et les populations pendulaires embouteillent les autoroutes et transforment les chemins de fer en métros.

La libre circulation des personnes, l’indispensable apport des immigrés déracinent les gens et la mondialisation bouleverse les vieilles lunes. Rien de ce qui se passe en Europe et sur la planète n’est sans effet sur un petit pays privé de débouchés maritimes, dépourvu de matières premières et, de ce fait, voué aux échanges internationaux. Dans cet environnement, entretenir une armée d’avant la chute du mur de Berlin relève d’une aberration aussi coûteuse que périlleuse. D’autres ont pris la mesure des changements. Ils ont supprimé la conscription et réformé les moyens de leur défense. Enfermer la Suisse sous cloche serait le plus mauvais service à rendre à ses habitants.

Réduire les effectifs, préparer un carré de professionnels prêts à répondre à des cyberattaques, combler les insuffisances du renseignement, collaborer plus étroitement au réseau international de lutte contre le terrorisme sont autant de propositions avancées dans «le vrai rapport» de Pierre Maudet. Il constitue une incontournable base de discussion. Celles et ceux qui s’accrochent aux mythes mités s’en prendront à leur auteur, n’y verront que le coup médiatique d’un jeune ambitieux et crieront à la patrie en perdition.

Tel fut le sort, entre les deux guerres du XXe siècle, des avocats des chars blindés et de l’aviation. Ils furent entendus, trop tard. Entre les nostalgies gris-vert du national-populisme et les tenants d’un antimilitarisme primaire, le débat court le risque d’enlisement dans les fanges électorales.

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