Vendredi dernier, lors d’une conférence réunissant ses 28 membres, l’Union européenne a entériné le plus beau marché de dupes qui se puisse imaginer. Face au premier ministre turc, tout sourire, ils ont accepté de verser 3 milliards d’euros pour aider la Turquie à mieux contenir les réfugiés qui, de là-bas, entrent en Grèce. L’UE délègue ainsi la tâche de garder l’Espace Schengen à un pays qui n’en fait pas partie, ce qui est pour le moins paradoxal. En outre, pour lui confier ce travail, il faudrait pouvoir faire confiance à Ankara, ce qui n’est pas le cas, loin s’en faut. D’ailleurs, la Turquie a refusé de s’engager à ce que le nombre des réfugiés diminue aux frontières de l’UE, démontrant ainsi qu’elle acceptait le salaire sans garantir la prestation. Un salaire dont les pays de l’UE ne se sont pas encore réparti la charge, ce qui promet de belles empoignades!

Pourtant, il y a trois mois seulement, cette même UE ouvrait largement ses bras aux migrants, encourageant ainsi un flux devenu incontrôlable. En réponse à la situation qui s’en est suivie, certains membres érigent des barbelés, d’autres des contrôles aux frontières, d’autres distinguent (enfin) les demandeurs d’asile des réfugiés économiques. Dans leur affolement, ils prétendent maintenant résoudre le problème en convoquant à la rescousse un État soupçonné de connivence avec l’ennemi!

Deuxième volet du marché, l’UE s’est engagée à relancer le dossier de l’adhésion de la Turquie. C’est un jour historique s’est félicité le premier ministre Ahmet Davutoglu! Il a malheureusement raison, mais la signification de l’événement est antithétique pour Ankara et pour Bruxelles, car la Turquie grignote ainsi du terrain sur le monde occidental tandis que celui-ci en perd face au Moyen-Orient et à l’islam toujours plus prégnant d’Erdogan. Malgré cela, le chapitre économico-monétaire du projet d’adhésion sera repris dès mi-décembre alors que c’est ailleurs que le bât blesse.

Sur le chapitre des droits de l’Homme, le Progress Report de la Commission paru en ce mois de novembre se montrait très critique envers la Turquie. Il n’en a pourtant pas été question vendredi dernier alors que le régime autocrate d’Erdogan sanctionne toujours plus violemment la liberté d’expression et penche vers un islam rigoriste qui envahit la sphère politique. On est bien loin aujourd’hui de la république laïque de Mustapha Kemal qui avait culturellement rapproché la Turquie de l’Europe, au point de laisser penser qu’elles avaient un avenir conjoint.

Désormais, quoiqu’en dise le premier ministre turc s’exclamant «Je suis heureux de voir que tous mes collègues en Europe sont d’accord sur le fait que la Turquie et l’UE ont le même destin», elles n’ont culturellement plus grand-chose en commun. Les dirigeants de l’UE ont pris un double risque en reparlant de l’adhésion. Celui d’irriter les peuples européens qui s’y opposent majoritairement, mais aussi celui de fâcher les Turcs qui prendront vite ombrage des palinodies qui vont suivre et auront l’impression d’avoir été trompés. Pour rappel, leur demande d’adhésion date de 1987, il y a vingt-huit ans!

Les citoyens que gouverne M. Erdogan lui ont renouvelé leur confiance aux dernières élections, c’est leur droit et leur destin. Nous n’avons pas à en juger. En revanche, Bruxelles doit entendre, respecter et protéger les peuples européens qui ne veulent pas de la Turquie en leur sein parce qu’ils ne la jugent ni suffisamment proche de leurs valeurs, ni loyale dans le contexte actuel du combat contre l’islamisme radical.

L’accord révoltant qui a été conclu vendredi dernier démontre une fois encore combien l’UE est coupée des peuples qui la composent. Mais il témoigne surtout d’une politique étrangère pusillanime alors que nos temps troublés exigeraient fermeté et clairvoyance.

mh.miauton@bluewin.ch

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