Revue de presse

En Ukraine, la piste de l’extrême droite française ou un trafiquant à la petite semaine?

Du jeune homme arrêté spectaculairement en Ukraine avec tout un arsenal de guerre commence à émerger le portrait. Les spécialistes restent très précautionneux sur ses intentions réelles

On avait la menace djihadiste, on avait la menace de l’ultra-gauche, il ne manquait plus, à la panoplie des hypothèques terroristes qui plombent la France à l’orée de l’Euro de foot, que la menace de l’extrême droite: eh bien! ce serait maintenant fait depuis que les gardes-frontière ukrainiens ont mis la main sur un jeune homme trimballant dans ses effets personnels rien de moins qu’un véritable arsenal de guerre: «Au moins trois lance-roquettes, six kalachnikovs, un gros stock de munitions, plus de 100 kilogrammes de TNT, des détonateurs, des cagoules», nous apprend Le Monde.

Ce que le jeune homme prétend

C’est M6 qui a révélé l’information: «Un Français de 25 ans, Grégoire M., a été arrêté le 21 mai dans l’ouest de l’Ukraine alors qu’il tentait de franchir la frontière avec la Pologne. En inspectant son véhicule utilitaire, les gardes-frontière ukrainiens ont découvert un impressionnant arsenal composé d’armes de guerre et d’explosifs. […] Selon plusieurs sources, ce suspect originaire de Lorraine, jusqu’ici inconnu des services de renseignement et de la justice, aurait projeté d’acquérir des munitions, puis de les convoyer en France afin de commettre des attentats sur le sol national. D’après des informations concordantes, l’homme aurait évoqué des projets d’attentats sur le sol français. Il aurait suggéré comme cibles potentielles des synagogues ou des mosquées sur le territoire national.»

Notre article: Un Français détenu en Ukraine accusé de «terrorisme»

Un expert n’y croit pas

Et c’est Atlantico qui en donne aujourd’hui une mise en perspective inquiétante sous le titre: «Et maintenant, le terrorisme d’extrême droite: le Français arrêté en Ukraine, cas isolé ou révélateur d’un incendie souterrain?»

Poser la question, c’est pour le magazine, tenter d’y répondre. Et c’est Eric Denécé, docteur en sciences politiques, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), qui s’y colle. Il recommande tout d’abord la plus cauteleuse des réserves: «Jusqu’à présent, les autorités ukrainiennes n’ont apporté aucune preuve de la culpabilité de cet individu. Soyons donc particulièrement vigilants par rapport à la véracité de cette histoire.»

L’expert poursuit: «Quant à la question de savoir s’il y a une menace de terrorisme d’extrême droite en France aujourd’hui, je pense tout simplement que non. Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’on est à l’abri d’un loup solitaire comme le fut Anders Behring Breivik, mais on ne peut pas dire qu’il y a aujourd’hui dans le suivi des mouvements d’extrême droite un danger constitué qui soit très fort.»

L’Ukraine, terreau pour l’extrême droite

Poursuivant plusieurs objectifs dans un même mouvement, Eric Denecé ne s’arrête pas en si bon chemin lorsqu’il ajoute: «Si le caractère terroriste est avéré, ce ne serait pas un hasard au regard du rôle de l’Ukraine comme réservoir de l’extrême droite en Europe. Tous ceux qui ont voulu voir dans la révolution de Maïdan une révolution démocratique se sont trompés. A force de vouloir faire porter le mauvais rôle à la Russie, nous n’avons pas vu la réalité du terrain. Beaucoup d’éléments de toute l’extrême droite européenne se sont retrouvés sur place pour participer à la «lutte» contre les prorusses, et les groupuscules de type Svoboda ont fait florès en Ukraine et ont attiré des extrémistes européens. De la même façon que nous avons aujourd’hui un foyer djihadiste avec l’Etat Islamique, l’Ukraine joue un peu le rôle d’aimant de l’extrême droite européenne depuis la révolution de Maïdan.»

Ce que disent les services secrets ukrainiens

Le Monde quant à lui, décrit les activités du jeune Français en Ukraine de la façon la plus édifiante: «C’est à partir de décembre 2015 que les services ukrainiens se seraient intéressés à un citoyen français qui se présentait comme un volontaire pour soutenir l’armée ou les réfugiés, une activité courante en Ukraine à laquelle participent de nombreux étrangers». Le journal cite ainsi Vassyl Hrytsak, le patron des services de sécurité ukrainiens (SBU), qui déclare: «Il a pris contact avec des formations armées dans l’est du pays, et promis d’apporter de l’aide, mais s’est de plus en plus intéressé à la possibilité d’acheter des armes et des explosifs.»

Un jeune homme bien sous tous les rapports…

Du côté français, le portrait du jeune homme commence à émerger in situ. Selon une dramaturgie désormais classique, la presse régionale, en l’occurrence L’Est républicain, nous décrit un garçon apparemment bien sous tous les rapports et qui adorait les vaches. Bref, le village dans lequel il déployait son amour des animaux de rente «est sous le choc». Puis, c’est toute la glèbe de ces paysages lourds qui résonnent sourds sous nos pas. Dans le village, les langues se délient difficilement. «Je ne sais pas grand-chose et je n’ai pas envie de parler», répond la maire, Dominique Pensalfini-Demorise, je ne tiens pas à être au courant. Après, ça relève de la justice.» L’élue sait que le jeune homme loge dans une maison appartenant à son grand-père. «[…] Il disait toujours bonjour, demandait comment ça allait. C’était difficile de s’attendre à ça», réagit une vieille dame. «Son grand-père m’a juste confié qu’il était en taule là-bas sans savoir pour combien de temps.» Côté professionnel, Grégoire M. exerce le métier d’inséminateur. En interne, on ne fait que louer son travail et son comportement: «Il n’y a aucun reproche à lui adresser. Il a toujours eu une attitude irréprochable. C’est un salarié exemplaire…» Auparavant, il était pareur, c’est-à-dire pédicure pour bovins dans la Meuse. Un agriculteur chez qui il est intervenu se souvient très bien de lui. Il le décrit comme «un grand gars sec, qui portait alors des lunettes» et le dépeint comme «un bon jeune, un fou de vaches».

Les autorités françaises sont très prudentes

Quant aux autorités françaises proprement dites, elles campent sur une extrême réserve. Le Huffington Post résume ainsi: «Une enquête a été ouverte en France et confiée à l’Office central de lutte contre la criminalité organisée (OCLCO) et au service régional de la police judiciaire (SRPJ) de Nancy. D’après les autorités françaises, les informations des services ukrainiens doivent être prises avec précaution, «aucun élément sur un éventuel projet d’attentat de cette ampleur n’étant apparu à ce jour dans les investigations» françaises, d’après les sources interrogées par iTélé.

L’antiterrorisme n’a pas été saisi

«Aucune piste n’est privilégiée pour l’heure, a ainsi estimé une source proche de l’enquête française, les enquêteurs n’ayant à ce stade officiellement qu’un signalement des gardes-frontière polonais.» «Cela ressemble plutôt à un trafic d’armes international», confie encore une source à LCI. Le parquet antiterroriste n’a en tout cas pas été saisi. «Une demande d’entraide judiciaire internationale a été envoyée mais aucune pièce de justice n’a été envoyée pour l’heure par les Ukrainiens», ajoute un proche de l’enquête. «Depuis l’arrestation de ce ressortissant français, les autorités ukrainiennes se font, semble-t-il, un peu désirer, les informations transmises arrivent au compte-gouttes», détaille aussi une source au Parisien. «On a le sentiment que le mystère est un peu entretenu autour de cette affaire sans vraiment comprendre pourquoi», poursuit-elle.

Alors: terrorisme d’extrême droite ou trafic d’armes à la petite semaine? Les paris sont ouverts.

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