il Était une fois

Ukraine et Russie, ou comment devenir étrangers

Pendant les douze ans et demi de l’indépendance ukrainienne, la nomenklatura des deux pays a gardé, grâce à l’argent, les liens qu’elle avait entretenus grâce au Parti communiste. L’insurrection de cet hiver y aura-t-elle mis fin?

Il était une fois

Ukraine et Russie, ou comment devenir étrangers

Ahuit jours de la réunion de Vilnius, le 21 novembre 2013, au cours de laquelle l’Ukraine devait signer une convention d’association avec l’Union européenne, l’ambassadeur de Kiev à Bruxelles marquait l’ampleur de l’enjeu: cet accord, disait-il, «serait pour l’Ukraine comme la chute du mur de Berlin pour l’Allemagne». Hélas, le président Ianoukovitch n’est pas allé à Vilnius. L’accord n’a pas été signé. Surprise et indignée, Inna Bogoslovskaia, une proche du président, députée du Parti des régions, s’est écriée sur son blog: «Je ne peux pas croire que l’Ukraine s’écroulera […] alors qu’elle vient tout juste d’échapper à l’Union soviétique et aux décombres de l’empire russe. Je ne peux pas croire que mes enfants et petits-enfants devront à nouveau se sentir petits-russes…»

Six mois de révolte ont suivi. Les Ukrainiens se sont donnés un nouveau président, Petro Porochenko, certifié ISO de qualité ukrainienne. Il n’a pas de dette envers la Russie. Le régime, cette fois-ci, changera-t-il?

Dans une version augmentée de son livre sur l’Ukraine tout juste publiée par les éditions Buchet-Castel*, la journaliste Anne Daubenton, un temps conseillère culturelle à l’ambassade de France à Kiev, retrace les épisodes les plus marquants de la séparation – ou de l’apparence de séparation – entre la Russie et l’Ukraine. C’est une importante documentation, nécessaire pour comprendre la nature des liens entre Kiev et Moscou: sous le couvert de l’histoire, la nomenklatura des deux capitales, issue du même moule idéologique, usant des mêmes pratiques politico-policières, a perpétué avec le pouvoir de l’argent la relation qu’elle entretenait grâce au pouvoir du parti. La question pour l’Ukraine et la Russie était de savoir comment devenir étrangères l’une à l’autre. La Russie a répondu qu’elles ne le pouvaient pas. Trois présidents ukrainiens sur les quatre qui se sont succédé se sont comportés comme s’ils avaient admis le postulat.

L’affaire commence sous Gorbatchev. En 1991, le président de l’URSS cherche une manière réformée de maintenir l’Union soviétique. Des délégations des républiques le rassurent. «Ni la Crimée, ni les mineurs du Donetsk qui m’ont rendu visite ne permettront aux indépendantistes de prendre le dessus», confie-t-il. Après le putsch (manqué) qui le vise en août 1991 à Moscou, Gorbatchev continue de plaider pour l’union. Il déclare à la tribune du Congrès des députés du peuple: «L’empire soviétique s’écroule, il y a des républiques qui veulent partir de manière spectaculaire. En ce qui concerne l’Ukraine… je ne veux pas y croire.»

Quatre mois plus tard, le 1er décembre 1991, l’indépendance de l’Ukraine est plébiscitée par référendum. Leonid Kravtchouk, jusque-là président du Soviet suprême ukrainien, est élu chef de l’Etat avec 61% des voix. Boris Eltsine, à la tête de la Fédération de Russie, avertit: la Russie «se réserve le droit de poser la question des frontières». C’est le début de la politique du chantage qui va monopoliser la politique ukrainienne durant vingt ans, user et discréditer sa classe dirigeante et diviser la société. Délimitation du territoire, partage de l’héritage soviétique, dont la flotte de la mer Noire, dette économique, approvisionnement en gaz, circuits commerciaux, géostratégie: la Russie se sert de tous les prétextes pour confiner l’Ukraine dans sa situation de faible devant le fort. Elle y réussit, tant qu’elle parvient à placer les siens dans l’appareil ukrainien.

Le premier président, Leonid Kravtchouk, en est un, mais qui sait donner des gages au nationalisme ukrainien: il refuse le projet d’une monnaie et d’une armée commune. Les huit ans du deuxième, Leonid Koutchma, font en revanche passer l’économie ukrainienne sous la coupe russe. Ancien patron des usines de missiles SS-20 et SS-21, il doit son élection à la lettre adressée au parlement ukrainien, la Rada, par les treize directeurs des plus grosses entreprises industrielles soviétiques, exigeant de «mettre fin à la destruction des liens économiques et scientifiques avec les pays postsoviétiques, la Russie en premier lieu».

Grâce au rusé Koutchma, le jour du dixième anniversaire de l’Etat ukrainien, les officiels russes peuvent se répandre en déclarations sur le respect du pays frère, la non-ingérence dans ses affaires intérieures, et renouveler leurs vœux pour sa «bonne» indépendance. Le journal russe indépendant Novaia Gazeta ironise alors: «L’Ukraine doit deux milliards deux cents millions de dollars à Gazprom. Pour ce prix, on peut acquérir 1% des actions de Microsoft ou toute l’industrie ukrainienne. Et il reste encore de quoi se payer un souper à Moscou.»

Le graffiti apparu sur Maïdan, à Kiev, quelques années plus tôt, garde tout son sens: «Ukraine, indépendance, de 18h à 23 heures».

La Révolution orange, en 2004, interrompt quelques années la «re-russification» de l’Ukraine, sans réussir à y mettre fin, les élites nationales restant divisées et hésitantes, travaillées par de formidables opérations de déstabilisation des «polit-technologues» russes.

La présidence Ianoukovitch, depuis 2010, rend à la Russie sa marge de manœuvre. Elle se termine par une insurrection pro-européenne. Les chocolats du nouveau président, longtemps interdits de vente en Russie, sont certifiés ISO pour le marché européen et mondial. * L’Ukraine, l’indépendance à tout prix, Anne Daubenton, Documents, Buchet-Chastel, mai 2014.

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