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Ce texte est issu du projet «Ukraine Stories» lancé par le partenaire anglophone du «Temps» Geneva Solutions, qui traite de la Genève internationale. Il s’agit de soutenir et de publier le travail de dizaines de journalistes ukrainiens et russes qui ont perdu leur poste ou leur média mais pas leur savoir-faire.

Une campagne de financement participatif a permis de couvrir les deux premiers mois du projet. Si vous souhaitez le soutenir pour la suite, écrivez info[at]genevasolutions.news

En russe, il n’y a pas d’articles définis et indéfinis. Les interlocuteurs comprennent simplement qu’il ne s’agit pas d’un chien ou d’une maison, mais de ce chien et de cette maison. Auparavant, le mot «guerre» faisait immédiatement penser à celle de 1941-1945. Désormais, si vous dites ce mot, votre interlocuteur pensera immédiatement à la guerre en Ukraine.

L’un des documents russes les plus poignants de la Seconde Guerre mondiale est le journal intime de l’adolescente Tania Savitcheva de Léningrad. Sa dernière entrée est connue des habitants de Saint-Pétersbourg: «Tout le monde est mort, il ne reste plus que Tania.»

Les enfants ne tiennent plus de journal intime. Alors, quand la guerre a débuté, j’ai commencé à leur parler. A demander ce qu’ils voient, entendent, pensent. Comment ils se sentent.

J’ai d’abord parlé aux parents pour connaître les limites des sujets que j’allais aborder. Plus d’une fois, je me suis retrouvée face à des dilemmes. Que faut-il faire lorsqu’un petit garçon murmure soudain: «Raconte-moi ce qui s’est passé à Boutcha, personne ne m’en parle.»

Je vois dans cette prise de conscience la naissance de toute une génération.

La guerre à travers un téléphone d’ado

La guerre a fait irruption chez les adolescents russes par l’écran étroit de leurs téléphones:

«Ma vue est très mauvaise depuis le début de la guerre, je lis tout le temps sur le téléphone.»

«J’ai tout lu, les briefings du Ministère de la défense, les médias indépendants, tout le monde. Je veux comprendre ce qui se passe et tout le monde ne dit qu’une partie de la vérité, d’une manière ou d’une autre.»

«Les photos et les vidéos servent à provoquer une réaction, mais je suis plus intéressé par les mécanismes de ce qui se passe. Je n’ai pas besoin qu'on me prouve que des gens meurent à la guerre.»

Pour les enfants de 5 ans, qui n’ont pas de téléphone, le concept de la guerre n’est pas tout à fait clair, ni celui de la mort d’ailleurs. Aucun d’eux ne sait qu’il y a une guerre en ce moment. Leurs parents les ont entraînés dans un cercle silencieux magique. Ont-ils raison? Ils n’ont pas le langage pour parler de la guerre à un enfant de 5 ou 6 ans.

Dès les premiers jours de la guerre, l’Etat a tenté de mettre fin à toute discussion sur le sujet, mais il les a embrasées. Les adolescents parlent avec un mélange d’horreur et de plaisir. Ils sont excités comme dans un jeu, comme le Petit Poucet lorsqu’il dupe l’ogre qui mange ses propres enfants. Ils ont peur mais protestent tout de même, car vaincre leur peur est un soulagement:

«Je porte deux bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien.»

«Nous avons fabriqué nos propres badges, que nous portons à l’école.»

«Dans le métro, les gens mettent tout le temps des autocollants ou du chewing-gum sur les affiches pro-guerre.»

«Si je suis contre la guerre, je suis contre la Russie?»

La propagande ne répond pas aux questions dites «enfantines» des adolescents, qui ont besoin de réponses claires et précises. «Si je suis contre la guerre, cela signifie-t-il que je suis contre la Russie et que je n’aime pas mon pays? Que je suis pour la guerre?» C’est un cercle vicieux.

Au bout d’un moment, je trouve un trait commun à tous ces entretiens: que faire quand sa mère patrie est un ogre?

«- Et Boutcha? – Je ne crois pas que les soldats russes puissent faire ça. Je ne le crois pas.»

«- Et Boutcha? – Tu veux quoi? Que je dénigre mon propre pays?»

«- Et Boutcha? – Vous vous trompez, Boutcha a été inventée.»

En 442 avant J.-C., Sophocle a écrit une pièce sur une jeune fille qui va jusqu’à se donner la mort pour enterrer son frère Polynice, bien qu’on lui dise qu’il est mort en tant que criminel, pour une cause injuste, et qu’il est couvert de honte.

«Si je suis contre le fait que des gens soient tués, et donc contre la guerre? Cela veut-il dire que je suis opposé à mon père, mon oncle, mon beau-père, mon frère qui fait la guerre?»

«Je suis offensé par de tels propos et de telles questions.»

Et je comprends que c’est Antigone qui parle.

Yulia Yakovleva est l’auteure des «Contes de Leningrad» qui raconte l’époque stalinienne à travers les yeux des enfants. Traduction et adaptation: Aylin Elci

La version longue de cet article a d’abord été publiée dans le média indépendant Holod (en russe).


Notre dossier: Ukraine stories : La guerre, par des voix russes et ukrainiennes

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