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Ce texte est issu du projet «Ukraine Stories» lancé par le partenaire anglophone du «Temps» Geneva Solutions, qui traite de la Genève internationale. Il s’agit de soutenir et de publier le travail de dizaines de journalistes ukrainiens et russes qui ont perdu leur poste ou leur média mais pas leur savoir-faire.

Une campagne de financement participatif a permis de couvrir les deux premiers mois du projet. Si vous souhaitez le soutenir pour la suite, écrivez info[at]genevasolutions.news

Une jeune femme en uniforme militaire se tient près de ce qui semble être un bac à sable pour enfants. Dans ses mains, un détecteur de mines antipersonnel. Lorsqu’elle entend que je parle ukrainien, elle s’approche et sourit: «Je m’appelle Anastasia, je viens d’Ukraine centrale. Avant la guerre, j’étais enseignante.» Elle est l’une des huit étudiantes ukrainiennes de l’école MAT Kosovo à Pec, dans l’ouest du pays, pour le déminage et l’élimination d’explosifs. Ses enseignants ont déminé le Kosovo après la guerre de 1998-1999.

A la fin de sa formation, Anastasia pourra assurer l’inspection complexe de champs de mines. Elle admet n’avoir prévenu ses proches qu’au dernier moment par crainte qu’ils refusent. «Le service d’urgence de l’Etat ukrainien a dit qu’aucune femme ne travaillerait sur le terrain. Mais je vais leur montrer ce que je sais faire», dit-elle.

Non loin de nous, comme sortis d’un cauchemar, se trouvent des maisons sans toit ni fenêtre. «C’est le village de Yablonitsa, m’explique Adem Suleimani, une personnalité publique kosovare, également de visite à l’école de déminage. Des Serbes vivaient dans ces maisons mais ils sont presque tous partis à la guerre et il est peu probable qu’ils reviennent. Seuls les Albanais de souche sont restés ici, et après ce qui s’est passé, personne n’attend plus les Serbes.»

Des tailles d’explosifs allant d’une bouteille à un bonbon

Aujourd’hui, Anastasia ne peut contenir ses larmes lorsqu’elle parle de l’hospitalité des habitants. «Nous sommes des étrangers pour eux, et ils nous traitent comme les leurs», dit-elle. Au Kosovo, les souvenirs douloureux sont nombreux. A la fin de la guerre, dans le pays un temps nommé la «poudrière des Balkans», il restait environ 1000 sites bondés de mines et de bombes à fragmentation.

«Même après vingt-trois années de travail, 55 sites doivent encore être déminés, a déclaré l’un des instructeurs du MAT. Je pense qu’en Ukraine, comme au Kosovo, les démineurs seront les spécialistes les plus populaires des vingt prochaines années», ajoute-t-il. Les instructeurs veillent à partager des informations sur les munitions russes employées à Kharkiv et Kiev, dont la taille peut aller d’une bouteille d’eau à un bonbon. Les personnes non formées pourraient ne pas comprendre qu’il s’agit d’une arme.

Kateryna, originaire de la région de Donetsk, est devenue enseignante en déminage en 2014, grâce à la Fondation suisse de déminage en Ukraine, et dirige actuellement une équipe d’inspection. «Pendant huit ans, nous avons détecté des mines à Donetsk et Lougansk. Des munitions mortelles ont été trouvées par des enfants à plusieurs reprises. Mais il n’y a pas eu une concentration de l’ampleur de celle observée en ce moment en Ukraine.» Elle a témoigné personnellement de l’artillerie employée à Borodyanka, Boutcha et Gostomel, notamment des bombes à fragmentation.

«Nous étions aussi divisés que l’Ukraine aujourd’hui»

Je rencontre ensuite une légende de l’école, Hekuran Doula, qui enseigne le déminage depuis vingt-trois ans. Il a travaillé non seulement au Kosovo, mais aussi au Cambodge, au Mozambique, en Irak, au Koweït, au Sri Lanka, en Amérique latine et en Libye.

«J’ai trouvé ce travail en 1999, quand les Serbes ont quitté le Kosovo. Nous étions aussi divisés que l’Ukraine aujourd’hui. Je suis devenu démineur car il n’y avait rien d’autre à faire.» Alors qu’il admet avoir pensé exercer ce travail pour une courte durée, «les guerres dans le monde continuent, et ma mission est devenue permanente», dit-il.

D’après son collègue Idris Kuçi, les Russes en Ukraine font la même chose que les Serbes au Kosovo. «Il y avait des vols, des violences, des meurtres, des bombardements et des incendies. Le Kosovo n’a pas la force d’aider davantage mais dans cette école de déminage, nous faisons ce que nous pouvons. Je pense que l’Europe aidera l’Ukraine à gagner, et que vous retrouverez rapidement une vie paisible.»

Liudmyla Makei est une journaliste ukrainienne installée à Pristina depuis le 17 avril. Traduction et adaptation: Aylin Elci.

Lire l’article en entier sur Geneva Solutions (en anglais)

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