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Ce texte est issu du projet «Ukraine Stories» lancé par le partenaire anglophone du «Temps» Geneva Solutions, qui traite de la Genève internationale. Il s’agit de soutenir et de publier le travail de dizaines de journalistes ukrainiens et russes qui ont perdu leur poste ou leur média mais pas leur savoir-faire.

Une campagne de financement participatif a permis de couvrir les deux premiers mois du projet. Si vous souhaitez le soutenir pour la suite, écrivez info[at]genevasolutions.news

«Le vendredi 25 février, j’ai reçu un appel de mon commandant qui m’a informé que je devais bientôt partir en voyage d’affaires. Il ne m’a pas dit où, mais j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait de l’Ukraine. Avant de partir, j’ai signé un contrat d’après lequel, une fois la frontière franchie, tout serait secret. Mais je pense qu’il est nécessaire de raconter certaines choses.

Lorsque les listes des soldats ont été établies, j’ai appris que la moitié de ceux qui devaient partir avaient refusé. A leur place, des fauteurs de troubles menacés de licenciement parce qu’ils ne font pas bien leur travail se sont portés volontaires.

J’ai espéré jusqu’à la dernière minute que le voyage tomberait à l’eau, mais j’ai ensuite appris que nous serions dans les troupes arrière. J’ai fini par acheter un billet que l’armée doit me rembourser à mon retour, mais personne ne sait quand, car le déploiement pour les «missions spéciales» est à durée indéterminée.

Qu’il soit au front ou à l’arrière, chaque soldat reçoit 53 dollars par jour en plus de son salaire. Je n’ai pas encore reçu cet argent, mais mon salaire de base est versé comme prévu, et j’aimerais acheter une maison.

«Il faudra sacrifier sa liberté ou sa conscience»

Quand je suis arrivé à Melitopol, j’ai décidé de ne rien faire que je regretterais plus tard, comme tirer sur des Ukrainiens. Je n’ai pas encore pensé à ce qui se passerait si je tuais quelqu’un. Le premier jour, j’ai appelé mes proches ukrainiens et leur ai dit que j’étais là, que je ne soutenais pas la guerre, et ils ont répondu: «Il n’y a qu’une personne à condamner: c’est Poutine.»

Ma mère m’a dit qu’on m’accorderait l’asile politique en Ukraine. S’il n’y a absolument aucune issue, j’envisagerai de me rendre, mais j’aimerais être libre et avoir la conscience tranquille. Il faudra forcément sacrifier ma liberté ou ma conscience.

J’ai pris quelques livres avec moi et j’espérais pouvoir me déconnecter, mais je me rends sur Telegram une fois tous les deux jours. Tout le monde me demande comment je vais, je réponds «tout va bien». Ils pensent sûrement que je dis ça pour ne pas les inquiéter, mais c’est vraiment le cas.

Du ragoût tous les jours

Notre logement ressemble à celui d’un hôtel bon marché: il y a une bouilloire, une cuisinière électrique, une douche, même du wifi et une machine à laver – mais elle est presque toujours utilisée. Nous sommes plusieurs par chambre. Un de nos voisins a même une télévision.

Par contre, il n’y a pas assez de rations pour tout le monde. Nous mangeons parfois la nourriture de l’aide humanitaire destinée aux civils. Une fois, j’ai aidé les travailleurs du service alimentaire et j’ai désormais un accès illimité aux réserves. Je mange du ragoût tous les jours, plus que durant toute ma vie.

Nous avons capturé une unité ukrainienne, et nous leur avons pris une casserole et une poêle. J’ai également échangé ma tasse militaire en fer contre un récipient plus agréable, que j’ai trouvé dans un bâtiment. L’un des nôtres a aussi volé un aspirateur pour qu’on ne vive pas comme des porcs. Nous ne prenons que ce dont nous avons besoin. Entrer par effraction dans une maison, voler et envoyer des objets à la maison – je n’en vois pas l’intérêt.

«Allez, les occupants, on va dîner!»

Le plus souvent, notre groupe appelle les militaires ukrainiens des «Khokhols» ou des «Ukraps» [termes péjoratifs en référence à une coiffure traditionnelle ukrainienne, ou une conjonction des mots Ukraine et Europe]. Le mot «ukrainien» est rarement prononcé. Nous appelons les habitants des «locaux» ou des «civils», et cela nous fait rire lorsqu’ils nous traitent d’«occupants» ou d’«orques russes». Parfois, je dis à ma troupe: «Allez, les occupants, on va dîner!»

Dans mon unité, les gars parlent beaucoup, ils disent: «les Khokhols sont des pédés, ils bousillent les civils.» Et parfois je n’en peux plus, alors je rétorque:

«– Nos soldats tirent aussi sur des civils. Vous réalisez que nous leur avons déclaré la guerre?

– Ces nazis ont perdu la tête, ils essaient de rejoindre l’OTAN.

– C’est un pays souverain, ils peuvent faire ce qu’ils veulent.

– Ces nazis n’ont aucun droit.»

Mais de quels nazis s’agit-il? Honnêtement, je n’en ai pas vu un seul ici. Reprocher à l’Ukraine de vouloir rejoindre l’OTAN, c’est comme reprocher à un ami de sortir avec une fille.

«Les Ukrainiens vivront mieux après la guerre»

En huit ans de conflit dans le Donbass, les Khokhols ont eu le temps de fortifier leur armée. La nôtre, elle, n’a pas eu beaucoup de succès. Ils sont mentalement pleins d’assurance et considèrent les Russes comme des occupants, ce avec quoi je suis tout à fait d’accord.

Début 2021, j’étais allé à des rassemblements à Moscou, sans uniforme bien sûr. Je m’étais préparé à être détenu et j’avais dressé une liste de personnes à qui je laisserais mon chien. J’avais préparé mes documents, de la nourriture, de l’eau, et retiré de l’argent. Mais je n’ai pas été détenu. Ainsi, aucun de mes camarades d’unité ne sait que j’ai participé aux manifestations.

Lorsque j’ai entendu parler de Boutcha, je me suis souvenu des policiers qui avaient jeté leurs uniformes à la poubelle après ces rassemblements. J’ai voulu faire de même, mais à ma grande honte, je ne l’ai pas fait. La question financière s’est posée et mon contrat m’a retenu. J’ai rejoint l’armée directement après l’école: j’ai l’habitude de vivre dans un appartement de service et d’être payé quelle que soit la situation.

Je suis sûr que les Ukrainiens vivront mieux après la guerre, car Kiev reçoit beaucoup de fonds européens et américains. L’Ukraine était un pays quelconque, mais ce pays attire désormais l’attention du monde entier. Alors qu’il restera libre et démocratique, la répression augmentera en Russie. Avant la guerre déjà, j’envisageais de déménager, et si je pouvais choisir, j’irais chez les Ukrainiens, car leur mentalité ressemble à la nôtre. Mais il est vrai que je n’ai pas encore réfléchi à la manière dont je cacherais que j’ai été un soldat russe.

La version complète de cet article a été publié par le média Holod (en russe), partenaire de Geneva Solutions pour le projet Ukraine Stories.

Traduction et adaptation: Aylin Elci

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