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Ce texte est issu du projet «Ukraine Stories» lancé par le partenaire anglophone du «Temps» Geneva Solutions, qui traite de la Genève internationale. Il s’agit de soutenir et de publier le travail de dizaines de journalistes ukrainiens et russes qui ont perdu leur poste ou leur média mais pas leur savoir-faire.

Une campagne de financement participatif a permis de couvrir les deux premiers mois du projet. Si vous souhaitez le soutenir pour la suite, écrivez info[at]genevasolutions.news

«Ils ont commencé à me frapper… A écraser leurs cigarettes sur moi. A me cracher dessus. Un jour, ils m’ont même pissé dessus. Juste pour le plaisir.»

Ces événements rapportés dans le livre L’Oreille droite du journaliste Alexander Borisov se déroulent dans une école. Selon les données de l’agence de presse russe Tass, près d’un écolier russe sur deux est victime d’humiliation.

En Russie, la prison et l’armée symbolisent depuis longtemps la cruauté envers autrui. L’humiliation y est quotidiennement employée pour gérer les soldats et les prisonniers. Mais c’est à l’école que commence cette tradition.

Nous condamnons les enseignants violents dans les établissements, mais les brutalités quotidiennes entre camarades sont banalisées. La violence impunie s’apprend à l’école et s’épanouit dans les casernes et les cellules. En général, les détenus s’humilient entre eux, tout comme le font les soldats.

Selon les psychiatres, il s’agit de la spirale de la violence, où les agresseurs sont souvent d’anciennes victimes. Il ne faut pas justifier les crimes, mais comprendre leur origine, car cette année, nous avons témoigné des dégâts du culte de la brutalité. Si nous ne nous interrogeons pas sur les mécanismes qui nourrissent cette cruauté, nous risquons, après la guerre, de faire face à des démons déchaînés.

Tue et tu vivras

La similarité de l’humiliation à l’école, en prison et à l’armée est à la fois évidente et effrayante. «La violence se développe là où il y a une routine et où chacun a sa place. Tout le monde est divisé en groupes, et les uniformes dépersonnalisent et déresponsabilisent. C’est alors que se développe un certain type de comportement», explique la psychologue Valentina Likhoshva, spécialiste en discrimination.

A l’armée, par exemple, certains sergents obligent les soldats à tuer un rat à tour de rôle. Ceux qui refusent sont battus. Les autres regardent. Cela crée de la complicité par le sang, même s’il s’agit du sang d’un rat. La leçon est claire: tue et tu vivras toi-même.

Les agressions sexuelles sont également très présentes dans ces groupes. «Elles sont un indicateur du niveau de développement social. Les primates l’utilisent pour rabaisser un rival, explique la psychologue. Malheureusement, notre société n’est pas éloignée de leur niveau.»

Contrôler ceux qui intimident pour contrôler tout le monde

L’Etat condamne la violence lorsqu’elle fait suite à des scandales retentissants. Mais les tentatives pour la faire disparaître se résument souvent à des effets d’annonce. Les responsables acceptent la violence, car elle leur permet, en contrôlant ceux qui intimident, de contrôler tout un groupe.

Quelqu’un qui se développe dans un environnement violent développe des mécanismes de survie: la psyché active des mécanismes de défense. «J’ai été battue, on m’a craché dessus et j’ai été harcelée à l’école, mais ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai compris qu’il s’agissait de violence», témoigne une femme.

Pour survivre, une victime cesse de réfléchir lorsqu’elle suit les ordres absurdes et désagréables de l’armée. Mais quand la personne humiliée est envoyée au combat, elle applique les règles de survie du champ de bataille à son retour dans la vie civile. Le modèle est acquis pour la vie.

Pour certains, cela se traduira en violence domestique. Chez d’autres, cela se manifestera lorsqu’ils seront à nouveau en groupe. Et lors d’hostilités avec un ennemi clairement défini, cela engendrera des crimes de guerre. D’après une étude de la Croix-Rouge, les conditions qui y sont propices sont l'adhésion au groupe, l’obéissance à l’autorité et le sens flou de la responsabilité.

«Si vous voulez comprendre le niveau de développement d’une société, regardez les écoles et les prisons», explique Valentina Likhoshva. En Russie, leur point commun est l’humiliation.

Ce n’est qu’en sensibilisant les nouvelles générations au respect d’autrui que nous parviendrons à accepter que les atrocités de la guerre sont commises par ceux qui ont subi des humiliations. Ces personnes ne sont plus liées par le sang de rats, mais par le sang humain. Et nous devons vivre avec eux.

Cet article a d’abord paru dans Novaïa Gazeta Europe (en russe). Traduction et adaptation: Aylin Elci

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