Rien n’y a fait. Aux vives critiques et aux appels à la clémence insistants, indignés de la communauté internationale, l’Indonésie est restée sourde et a donc exécuté ce mercredi comme prévu, peu après minuit (17h GMT mardi), huit condamnés à mort pour trafic de drogue. Le procureur général du pays a aussitôt défendu ces mesures radicales, «déclarant que son pays faisait face à une guerre contre la drogue», relaie Le Point. Le président, Joko Widodo, avait d’ailleurs rejeté toutes les demandes de grâce, estimant que son pays avait besoin d’une «thérapie de choc» face au «fléau».

Parmi ces malheureux, il y avait sept étrangers, tandis qu’une Philippine a obtenu un sursis au dernier moment, indiquent la chaîne publique Metro TV et le journal The Jakarta Post. A la radio philippine DZMM, sa mère a eu ces mots incrédules: «Les miracles se réalisent donc.» D’après Le Monde, cette femme célibataire avec deux enfants «a répété s’être rendue en Indonésie pour y trouver un travail et avoir été piégée par une organisation criminelle internationale de trafiquants […] qui aurait dissimulé la drogue dans sa valise à son insu, selon le magazine Time

«Droit dans ses bottes»

«Le gouvernement indonésien droit dans ses bottes», en conclut Paris Match, car il n’y a pas eu de miracle, en revanche, pour les huit hommes – deux Australiens, un Brésilien, quatre Nigérians et un Indonésien – qui ont été passés par les armes au complexe pénitentiaire de l’île isolée de Nusakambangan, accessible par la ville portuaire de Cilacap et qualifié d’«Alcatraz indonésien» par Les Echos. Le dernier des condamnés, originaire de Sumatra, avait été arrêté en possession de 58,7 kg de marijuana entre Aceh et Java en 2001, selon le Business Insider.

Dans ce pays, «les condamnés à mort sont extraits de leur cellule à l’isolement, conduits dans une clairière, attachés à un poteau et fusillés par un peloton d’exécution de 12 tireurs», précisent les agences citées par Arcinfo, selon une procédure que Sud-Ouest juge «sordide».

«Macabre mise en scène»

Plusieurs médias australiens et internationaux comme le Daily Telegraph ou la chaîne ABC «publient des photos de croix mortuaires destinées aux sépultures des condamnés, sur lesquelles figure la date du 29 avril», précise Libération. «Macabre mise en scène» pour Euronews. Dans la foulée, l’Australie a annoncé qu’elle allait rappeler son ambassadeur, et les avocats de ses deux citoyens «ont affirmé que les juges ayant condamné leurs clients leur avaient proposé des peines plus légères contre de l’argent, selon le New York Times», cité par BFMTV.

Sur Twitter, le Ministère australien des affaires étrangères a qualifié la peine de mort d’«abus de pouvoir étatique». Et Todung Mulya Lubis, l’avocat d’un des deux Australiens, s’est aussi exprimé sur le site de microblogging, précise L’Express, quelques minutes après l’exécution. «J’ai échoué, j’ai perdu», a-t-il écrit, avant de s’excuser:

La France, elle, a réagi en rappelant «son opposition à la peine de mort, en tous lieux et en toutes circonstances» et s’est dite «solidaire». Son ressortissant, Serge Atlaoui, avait précédemment été retiré de la liste des mises à mort en raison d’un ultime recours. Son sort reste en suspens. Quant au gouvernement brésilien, il a accueilli avec «profonde consternation» l’exécution de Rodrigo Gularte, deuxième homme de cette nationalité à avoir été passé par les armes dans l’archipel depuis le début de l’année.

«La peine de mort est autorisée en Indonésie, mais le pays était «un de ceux qui exécutaient le moins [de personnes] ces dernières années», rappelle au Monde Raphaël Chenuil-Hazan, directeur général de l’association Ensemble contre la peine de mort. Aucun condamné à mort n’avait ainsi été exécuté entre 2008 et 2013»:

Après une année 2014 sans exécution, Djakarta a mis à mort six condamnés le 18 janvier, dont cinq étrangers, tous également condamnés pour trafic de drogue. «Ce qui porte à 14 le nombre d’exécutions depuis le début de 2015, soit le triple du nombre pour l’année 2013 entière. Ce chiffre important résulte de la politique de fermeté appliquée par le président Joko Widodo. C’est un cache-misère, déplore Raphaël Chenuil-Hazan. Les exécutions ne feront pas diminuer le trafic de drogue, au contraire d’une vraie politique contre les filières.»

«Jusque-là curieusement silencieuse», constate Libération, «la presse indonésienne s’est emparée du débat […] cette semaine. Le cas de Serge Atlaoui intéresse ainsi le journal Kompas, qui «publie plusieurs articles invitant les pays étrangers à respecter le droit indonésien, prend comme une défiance les pressions des différents gouvernements occidentaux et suit la ligne du président dans sa lutte contre «l’oppresseur». Un autre journal, Tempo, tente de rassurer le lectorat en expliquant que les exécutions n’auront «aucune incidence sur les relations internationales».

«Considérés comme des assassins»

Quant au Djakarta Globe, il a fait de la lutte contre la peine de mort son principal combat: «Oui, écrit-il, la plupart d’entre nous soutenons pleinement les efforts fournis pour éradiquer le trafic de drogue, mais tuer pour soi-disant créer un effet dissuasif? Ce n’est pas ce que souhaitent les Indonésiens. […] Etre condamné unanimement par la communauté internationale n’est pas dans l’intérêt de l’Indonésie. Nous sommes considérés comme des assassins. Et détruire nos relations avec les pays autrefois amicaux, comme l’Australie, le Brésil ou la France, n’est pas non plus dans notre intérêt.»

Le journal publie surtout une longue tribune de Mary Farrow, écrivaine et militante des droits de l’homme, qui s’indigne du manque de discernement du président: «Tout citoyen d’une démocratie est en droit d’attendre de son dirigeant qu’il réponde avec courage à un défi, qu’il s’élève au-dessus de la foule, prenne la grande route, qu’il élève l’esprit collectif et qu’il l’illustre avec sagesse.» Elle fustige ainsi fermement «la décision d’un seul leader de lier à jamais l’Indonésie avec un énième assaut contre les droits de l’homme, ignorant les recommandations sur la peine de mort» du Pacte international relatif aux droits civils et politiques des Nations unies (ICCPR) et de la Cour constitutionnelle.

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