Revue de presse

Ulcération médiatique générale après les massacres à Gaza

Une fois de plus, la terrible confrontation qui a eu lieu ce lundi, tandis que la délégation américaine festoyait à Jérusalem pour inaugurer sa nouvelle ambassade, ne fait que mettre en lumière le manque abject de stratégie durable dans les deux camps en présence. Braises sur lesquelles souffle la Maison-Blanche

«Dans la fumée noire des pneus en feu, les frondes palestiniennes projetaient cailloux et cocktails Molotov, auxquels répondaient les snipers israéliens… Déjà, presque 100 Palestiniens ont perdu la vie dans la bande de Gaza depuis le début de la «grande marche du retour» lancée le 30 mars et qui doit culminer ce mardi, jour anniversaire de la Nakba (catastrophe). Pour les autorités israéliennes, la faute en incombe au Hamas islamiste, qui contrôle ce territoire et «manipule» la population, envoyant les siens à la mort. […] Quel mépris pour la vie humaine!» dit l’éditorial indigné de la Tribune de Genève et de 24 heures.


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Car «comment ne pas s’indigner», en effet, «face à un usage de la force aussi disproportionné? Et comment ne pas y voir la brutalité décomplexée d’un leader qui se sait aveuglément épaulé par le président des Etats-Unis? […] Tout est permis.» Et quel contraste – comme le soulignent de manière claquante le dessin de Chappatte ci-dessous et le suivi en ligne de la journée par le Times of Israel – entre ces sourires et ces congratulations à Jérusalem, tandis qu’explosaient colère et deuil à Gaza. Et tandis que ce mardi matin encore, un bébé palestinien de 8 mois est décédé après avoir inhalé du gaz lacrymogène pendant les heurts entre les manifestants et les soldats de Tsahal lundi près de la frontière de l’enclave.

Au moins 59 Palestiniens ont donc été tués et des milliers d’autres blessés, en majorité par des tirs de snipers, faisant de lundi la journée la plus meurtrière du conflit israélo-palestinien depuis la guerre de l’été 2014 dans l’enclave palestinienne, cruellement ressurgie la semaine dernière alors qu’une photo de Netta Barzilai en uniforme de l’armée israélienne en ce temps-là tentait de pourrir sur les réseaux sociaux l’image de la future lauréate du Grand Prix Eurovision de la chanson 2018 de ce samedi. Elle, présentée comme une «tueuse d’enfants» par les antisionistes, et puis cette victoire, qui a été largement exploitée ensuite par le pouvoir en place et la population à Tel-Aviv…

Quel échec!

Quel mélange des genres, quel chaos, quelle cruauté! Et quel échec, fait aussi valoir Alon Liel, militant du mouvement pacifique israélien, dans le Guardian, cité par Eurotopics. Pour lui, la reconnaissance d’un Etat palestinien par les pays de l’Union européenne «pourrait former un contrepoids politique à la décision unilatérale et dangereuse de Donald Trump de transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem». Une reconnaissance qui «consoliderait les droits fondamentaux des Palestiniens, ressusciterait l’espoir et contribuerait à établir un respect équivalent – sans lequel aucun accord de paix ne pourra être juste ou viable».

Le Guardian, encore, montre exactement ce qu’il faut montrer: «D’un côté, Ivanka Trump, en tailleur crème, inaugurant la nouvelle ambassade au nom de son père, et de l’autre, un manifestant blessé et évacué tant bien que mal à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza», indique France 24, après avoir lu le New York Times, le Sacramento Bee ou le Times de Londres. Et Ivanka, encore, figure dans la ligne de mire du New York Daily News: «La petite goule à son papa» («la petite suceuse de sang à son papa»), titre le tabloïd new-yorkais, engagé depuis le début contre Donald Trump. Bernard Pivot, pour sa part, préfère une poésie un peu «limite»:

En Suède, le Dagens Nyheter se montre très inquiet sur la «pyromanie» de la Maison-Blanche: «Si Israël célèbre le 70e anniversaire de sa création», cet anniversaire «rappelle aux Palestiniens que septante années se sont écoulées depuis la Nakba». Alors que la Journée du souvenir a lieu ce mardi, que les piteux règlements de comptes entre éditorialistes se poursuivent sur des sites comme Mediapart, par exemple, et que le ramadan commence mercredi, «Trump se tient au-dessus d’un baril de poudre plein à craquer, une allumette à la main», et en rajoute, sans le moindre complexe:

Les métaphores au tison boutent le feu d’ailleurs partout dans la presse. «Les provocateurs sont Donald Trump et Benyamin Netanyahou», assure Libération: «Il faut avoir un hubris démesuré ou être d’un cynisme absolu pour oser prononcer le mot «paix» après avoir mis le feu aux Territoires.» La Croix, elle, rappelle que «la responsabilité des partenaires internationaux est d’aider à la recherche d’une issue, non de mettre de l’huile sur le feu. Ce que vient de faire Donald Trump.» Et «aujourd’hui, le président des Etats-Unis se comporte en incendiaire au milieu d’un champ d’explosifs», se désole La Voix du Nord. On craint que les choses ne s’arrêtent pas là:

Les réactions de la communauté internationale au bain de sang de lundi, observe de son côté Courrier international, «ont été vives et globalement critiques à l’égard d’Israël. Elles n’ont pas empêché Donald Trump de saluer un grand jour pour Israël», dans ce tweet repris par USA Today. Le porte-parole adjoint de la Maison-Blanche fait porter, lui, «la responsabilité du massacre au Hamas, qui aurait cyniquement provoqué la réponse d’Israël». Mais «qu’a fait Israël pour empêcher le bain de sang avant qu’il n’arrive? se demande le quotidien israélien Ha’aretz. La réponse est: presque rien. Depuis des mois, les forces de sécurité ont été averties que les infrastructures et l’économie de Gaza étaient dans un état désespéré, que le chômage était à la hausse et avec lui les sentiments de frustration et de rage.»

«Il n’y aura pas de vainqueur»

Une fois de plus, écrivait il y a plus d’un mois déjà Forward.com, publication de référence de l’intelligentsia juive américaine, «cette confrontation ne fait que mettre en lumière le manque abject de stratégie durable dans les deux camps en présence. […] Il n’y aura pas de vainqueur. Et aucun des acteurs du conflit – Israël, le Hamas à Gaza, l’OLP en Cisjordanie – n’en sortira grandi. Israël n’a pas de stratégie pérenne. Doit-il réoccuper Gaza? Le coût humain pour les Palestiniens et son armée serait terrible. […] Négocier avec le Hamas? Ce dernier, qui prêche la destruction de l’Etat hébreu, refuse de lui parler.»

D’ailleurs, «dans son discours devant le Conseil national de l’OLP [le 30 avril], le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a défendu la cause palestinienne et les droits incontestables de son peuple», relève à Londres le média panarabe Al-Hayat: «Il a eu raison de souligner que, dès qu’il s’agit du conflit israélo-palestinien, la justice est bafouée au niveau international. Il a également eu raison de décrire la dureté de la répression israélienne, qui n’épargne pas les enfants. Mais Abbas a aussi confirmé ce qu’on dit souvent: qu’on peut défendre une bonne cause tout en étant un mauvais avocat. Son discours a anéanti les efforts de dizaines d’années de la part des Palestiniens pour rompre avec l’antisémitisme et avec ce que cela comporte de racisme, d’irrationnel et d’ignorance.»

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