Aujourd’hui, nul n’est capable de prévoir les conséquences fondamentales des restrictions aux flux migratoires adoptées à une courte majorité pas les citoyens suisses le 9 février dernier, personne ne connaissant la forme que prendront les quotas – s’il y en a – et les réactions du côté de l’UE. Mais ces suites pourraient très bien ne pas être aussi dramatiques à long terme qu’on l’entend presque toujours. C’est que le mécanisme qui régit la compétitivité et la spécialisation internationale d’une économie est subtil.

Dans son développement, un pays commence le plus souvent par trouver une niche exportatrice qui lui permet d’exploiter sa main-d’œuvre mal qualifiée, en général abondante et, donc, bon marché. Avec le temps, l’emploi grandit de plus en plus dans ce secteur, le réservoir des non-qualifiés se vide petit à petit et les salaires de ces travailleurs se mettent à augmenter. En conséquence, le coût des exportations s’élève sauf si chaque salarié peut produire plus qu’avant. Ce sera le cas si la qualité de la main-d’œuvre s’améliore, mais ce processus est fort lent car il faut souvent une génération pour faire passer une population à un niveau moyen de qualification plus élevée. A plus court terme et plus généralement, ce sera le cas si chaque travailleur peut collaborer avec plus et, accessoirement, de meilleures machines, ce qui se passe quasi automatiquement dans les firmes exportatrices puisque, pour celles-ci, réinvestir leurs profits est la seule politique capable de maintenir leur efficacité face à la hausse généralisée des salaires.

Il n’y a toutefois pas de miracle à la longue. Si les coûts peuvent un temps être contenus grâce à la productivité grandissante du travail, celle des machines décroît plus ou moins parallèlement, limitant les profits et, finalement, la compétitivité internationale du secteur. C’est, par exemple, ce que vécu la première grande industrie exportatrice de la Suisse moderne: la production textile. Reposant à l’origine sur le travail de familles paysannes sous-occupées en hiver, le secteur prospéra dès les années 1820 au point d’offrir un peu plus du tiers – une proportion considérable – des postes de travail dans la jeune Confédération des années 1850. Face à la concurrence des emplois offerts dans le tourisme, qui se développait grâce au chemin de fer, et à la hausse des rémunérations qui s’ensuivit, les industriels de la branche textile vont mécaniser assez rapidement leur production au point d’utiliser quelques 25’000 métiers à tisser mécaniques au début du XXe siècle. Malgré cet usage de plus en plus intense des machines, leur compétitivité s’éroda assez rapidement si bien que dès 1918 la production textile suisse chuta plus ou moins régulièrement au point qu’aujourd’hui seules quelques 10’000 personnes travaillent encore dans ce secteur contre 175’000 il y a un siècle.

Heureusement pour la Suisse – on le sait – d’autres branches prirent le relais. D’abord l’horlogerie dont la plus haute valeur ajoutée permettait d’emblée d’employer une main-d’œuvre mieux formée grâce à l’école obligatoire et à l’apprentissage et dont la productivité s’est fortement accélérée dans l’arc jurassien durant les années 1870-1880 au moment même où l’industrie textile atteignait son apogée. Puis d’autres secteurs se sont mis à accumuler les succès à l’exportation en exploitant une main-d’œuvre de mieux en mieux formée: les techniciens pour les machines-outils, les universitaires de tous poils pour la chimie et la banque. Mais cette amélioration de la formation générale n’a pas suffi à assurer à elle seule le succès international de ces activités, il a fallu l’étayer par un fort engagement en équipement au point qu’actuellement chaque travailleur suisse peut s’appuyer sur Fr. 300’000 francs de machines et autres immobilisations, un des ratios capital/travail parmi les plus élevé dans le monde.

L’immigration, surtout si elle est massive, peut venir troubler cette adaptation progressive des spécialisations. Sauf quand les motifs politiques dominent, un pays «importe» des travailleurs étrangers uniquement si ceux-ci sont relativement moins chers que la main-d’œuvre locale en général mieux qualifiée et mieux rémunérée. Normalement, ceux-ci sont engagés par des producteurs purement intérieurs, typiquement dans la construction comme les maçons pakistanais du Golfe ou la domesticité telle les bonnes philippines. Il peut aussi s’agir de spécialistes étrangers qui manquent complètement au pays – les «expats» dans l’énergie ou, à la rigueur, les footballeurs pros – mais il est intéressant de noter que cette immigration de luxe n’a quasiment jamais entraîné une spécialisation internationale durable, sans doute parce que ces experts sont le plus souvent trop payés vu leur productivité effective.

Quant à elles, les branches exportatrices sont le plus souvent prêtes à embaucher des étrangers pour peu qu’ils aient une qualification suffisante. Ce sont les exportateurs dont les avantages commencent à s’étioler qui le font avec le plus d’enthousiasme vu qu’ils peinent de plus en plus pour trouver au tarif courant des locaux préférant se diriger vers de nouveaux secteurs devenus plus «nobles»; le cas échéant, ils sont même prêts à rémunérer ces immigrés sont au même niveau que les résidents. Ce ballon d’oxygène importé permet alors à ces firmes de survivre un certain temps comme, par exemple, l’industrie textile helvétique qui, tandis que ses profits unitaires reculaient depuis 25 ans, continua de briller jusqu’à la Grande Guerre grâce à l’afflux massif de travailleurs étrangers qui marqua la Belle Époque en Suisse. À la longue, ce recours à la main-d’œuvre importée se révèle le plus souvent contre-productif, les firmes n’étant alors plus incitées à économiser du travail – en Suisse, le nombre de métiers à tisser n’augmenta plus dès 1900 – ou tout simplement à innover comme une horlogerie des années 1960 dopée qu’elle était alors par la vague d’immigration de l’après-guerre.

Or, la force d’une petite économie réside non pas tant à trouver de nouvelles niches à l’exportation qu’à laisser disparaître celles qui ne sont plus adaptées à la structure de sa production comme l’a fait la Suisse avec le chocolat, les voitures et les moteurs de bateaux. Demain ou après-demain, les changements réglementaires et des coûts informatiques débridés condamneront peut-être les activités exportatrices des banques suisses si bien que l’arrivée récente et relativement massive d’employés européens dans cette branche n’aurait fait que retarder ce qui serait, dans ce cas, un redimensionnement nécessaire du secteur. Personne ne le sait, mais l’expérience historique incite à la prudence dans ce domaine car chaque vague d’immigration que la Suisse a connue a faussé pendant un ou deux lustres la spécialisation internationale de son économie et le bien-être de ses résidents. C’est pourquoi freiner quelque peu l’immigration qui a explosé depuis 2003 se révélera peut-être assez sage… Mais le saura-t-on jamais?