ma semaine suisse

Un air de maccarthisme

La Wetwoche mène une sale campagne contre le rédacteur en chef du Tages-Anzeiger en exhumant son passé gauchiste. Le débat sur la tentative de la violence dans l’extrême-gauche suisse est nécessaire, mais le motif pour le mener ne peut pas être de régler des comptes personnels ou d’affirmer la suprématie d’une idéologie sur une autre

Ma semaine suisse

La guérilla que livre la Weltwoche contre le quotidien zurichois Tages Anzeiger, propriété de Tamedia (par ailleurs actionnaire de référence du Temps), ne peut pas laisser la Suisse romande indifférente. La liberté de la presse est un bien trop précieux pour qu’il soit permis de la galvauder ou d’en abuser.

Dans un déchaînement éditorial qui rappelle l’inquisition plus que la noblesse d’un journalisme politique éclairé, la Weltwoch e cherche à discréditer le rédacteur en chef du Tages Anzeiger, Res Strehle. Exhumant son passé gauchiste dans trois éditions successives, l’hebdomadaire a accusé le journaliste, connu comme l’un des fondateurs, en 1981, de la Wochenzeitung, d’avoir été un leader («der intellektueller Taktgeber») de la gauche radicale zurichoise «violente et prête à la violence», dans les années 1980. Zurich brûlait. Une jeune génération se révoltait, tentée par la rupture avec l’ordre établi et la démocratie.

Grief le plus grave, la Weltwoche suggère que Res Strehle était un ami du terrorisme («der Terrorversteher»), sans apporter de preuves convaincantes. En publiant en première page une photo d’identité judiciaire de Strehle, associée au titre provocateur «Le rédacteur en chef du Tagi et les terroristes», la biographie du journaliste est reliée à un contexte criminel que le récit n’étaie pas.

La Weltwoche est, sans surprise, confrontée au reproche d’avoir salopé le travail. Das Magazin, édité par Tamedia, a listé les écarts aux exigences du journalisme: détournement grossier de citations, spéculation erronée à partir d’une confusion sur l’identité d’un personnage clé, sélection des informations au service d’une thèse étroite, sources si fragiles et douteuses qu’on se demande si elles ont existé… Le lecteur non familier de la scène zurichoise de l’époque est plus encore frappé par l’évacuation du contexte, sans lequel les faits dénoncés ne sont plus compréhensibles. Un classique quand un article est délibérément mené à charge. Il faut espérer que le Conseil suisse de la presse aura à statuer sur d’éventuelles violations des droits et devoirs de la presse. Le chef du Tagi et son éditeur envisagent de saisir l’instance de plainte relative à l’éthique des médias. La décision est proche.

Sur le fond, Res Strehlese tait. Même dans l’entretien qu’il a accordé à Schweizer Journalist , il refuse de répondre aux questions relatives à sa trajectoire il y a 30 ans. C’est irritant et mal compris jusque parmi des collègues et amis. Homme public nanti d’un évident pouvoir d’influence, un rédacteur en chef, dont le métier est de dévoiler, ne peut pas se soustraire à l’exigence de vérité quand surgissent des questions dérangeantes concernant son propre passé politique.

Strehle n’a toutefois pas à répondre directement à la Weltwoche. Ce journal est d’ailleurs mal placé pour lui reprocher son silence: son éditeur, Roger Köppel, n’a lui-même jamais satisfait à la requête publique de transparence sur les conditions auxquelles il a pu racheter le titre, pour en faire une feuille politique acquise au courant national-conservateur.

Le chef du Tagi veut rester maître de l’agenda. On pressent qu’un livre viendra. Ou la prochaine parution d’un témoignage substantiel dans une publication de son choix. Il serait regrettable que le caractère outrancier de l’attaque portée contre lui empêche que soit mené, dans la sphère publique la plus large – et pas seulement à l’université –, cet important débat: comment l’extrême gauche suisse, soixante-huitarde et post-soixante-huitarde, se situait-elle face au terrorisme, à la violence en général et à l’antisémitisme?

Res Strehle assure qu’il n’a jamais lancé un pavé dans la rue. Né dans une famille bourgeoise, docteur en économie de l’Université de Saint-Gall, il fut influencé par les conséquences de 1968. Ni stalinien, ni maoïste, ennemi du communisme soviétique, il fut plutôt un anarchiste libertaire et un anticapitaliste dogmatique, comme nombre d’intellectuels marxisants de l’époque. Ce passé n’a, en soi, rien de honteux: il contribua à la formation critique du journaliste. Ses lecteurs sont capables de juger et d’apprécier comment il a évolué. Mais ils ont le droit de savoir quel rôle exact il joua dans le chaos des années 1980, et à quelles conditions il a pu envisager que la violence puisse exceptionnellement être une option politique.

Ce travail sur le passé n’a toutefois pas de sens s’il sert avant tout à régler des comptes personnels, et à affirmer la suprématie d’une idéologie sur une autre. La Weltwoche chercherait-elle tout simplement à ressusciter le maccarthysme?

Ni stalinien, ni maoïste, Res Strehle fut plutôt un anarchiste libertaire et un anticapitaliste dogmatique

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