Un aller simple sur Mars? Pas si vite

Je comprends le rêve de Steve Schild, ce Zurichois qui s’est porté candidat à l’établissement sur Mars dans le cadre du projet Mars One (lire «Steve Schild, le Suisse qui veut vivre et mourir sur Mars», LT du 20.02.2015). Je pourrais même dire que je le partage. Je pense que le devoir de l’homme, en tant que représentant le plus capable du seul processus de vie que nous connaissons, est de continuer à essaimer sur des territoires de plus en plus lointains dès qu’ils deviennent accessibles. C’est répondre à une pulsion génétique. C’est à la fois un réflexe de survie (ne pas «laisser tous ses œufs dans le même panier», la Terre) et un acte volontaire pour satisfaire notre besoin de comprendre, notre curiosité insatiable et notre goût irrépressible d’aventure.

Cela dit, je ne partirais pas pour un vol sans retour dans les conditions actuelles de nos connaissances ou, plutôt, de nos capacités technologiques effectivement testées.

Nous ne sommes pas très loin de pouvoir entreprendre ce voyage. Nous «avons» le lanceur, le «SLS», version lourde, de la NASA. Nous pouvons, plutôt mal mais suffisamment, nous protéger des radiations pendant le voyage interplanétaire. Nous pourrions ensuite survivre à la surface de Mars, comme nous pouvons le faire en Antarctique.

Mais il reste deux obstacles: le premier est la dépose des masses nécessaires sur Mars. Curiosity pèse une tonne et son arrivée en bonne condition sur Mars a été un exploit. Faire descendre («EDL» pour Entry, Descent, Landing ) la trentaine de tonnes nécessaires à un équipage de quatre personnes, en deux fois, est à la limite des possibilités théoriques. Il faut tester cet EDL après avoir mis au point les dispositifs de freinage nécessaires (entre autres, un bouclier gonflable gigantesque).

Survivre sans rien produire

Il faudra ensuite survivre sur le long terme. Les colons ne disposeront d’aucun moyen de production, sauf pour régénérer leur atmosphère et extraire de l’eau du sol. Du côté «alimentaire», la culture sous serre sera expérimentale et aucun instrument ne sera disponible autre que ceux apportés avec des moyens très limités. Sans moyen de production, ils ne disposeront que de moyens limités pour réparer les installations évidemment soumises à défaillances, surtout sur le long terme.

Certes, avec le temps, on pourra pallier ces insuffisances, notamment par l’utilisation d’un recyclage de plus en plus efficace, par l’utilisation d’imprimantes 3D de plus en plus sophistiquées, par le développement d’une capacité manufacturière locale, industrielle et artisanale. C’est possible mais cela suppose de nombreux voyages à partir de la Terre, de nouveaux progrès sur notre planète et des tests sur Mars.

De grâce, Messieurs de Mars One, ne mettez pas «la charrue avant les bœufs», commencez par des missions de durée limitée (tout de même 26 mois, compte tenu des contraintes de la mécanique céleste!) avec retour sur Terre possible, dans le cadre desquelles la gestion des problèmes les plus graves sera possible et le retour sur Terre, susceptible de stopper les dérives catastrophiques. L’homme doit partir sur Mars «maintenant» (c’est-à-dire dans dix ans), mais il doit le faire avec un véhicule de retour. Toute précipitation nuirait à notre cause commune, car l’échec «collerait» durablement à son image.

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