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Un an en Irak: «Nous savons renverser un mauvais régime, nous ne savons pas en reconstruire un bon»

Pour le politologue français Pierre Hassner, l'intervention en Irak, qui était une erreur américaine, se transforme en une cause commune: le terrorisme global auquel nous assistons devrait nous unir et nous obliger, d'un côté de l'Atlantique comme de l'autre, à dépasser nos préjugés. pour agir ensemble

Le Temps: Cette année écoulée depuis l'intervention des armées américaine et britannique en Irak pourrait être caractérisée par l'arrivée du doute et de la suspicion dans les relations internationales. On n'a pas trouvé d'armes de destruction massive en Irak, on sait maintenant que les rapports des services secrets ont été renforcés dans le sens voulu par Washington et Londres. Est-ce un phénomène conjoncturel, lié au style des personnalités en place, ou s'agit-il plus profondément d'une donnée avec laquelle il faudra désormais compter: le cynisme et le mensonge comme moyens de la politique quand tous les autres sont épuisés?

Pierre Hassner: Ce n'est pas quelque chose d'entièrement nouveau, c'était déjà là. Mais l'absence d'armes de destruction massive en Irak a en effet accru le fait de base: jamais la puissance des Etats-Unis n'a été aussi grande, et jamais leur crédibilité n'a été aussi réduite. Cette absence de crédibilité pèse énormément. La distance entre les Etats-Unis, leurs alliés traditionnels, et le reste du monde augmente de plus en plus, comme on le voit avec le sondage de Pew effectué fin février-début mars sur 7500 personnes dans neuf pays.

Le phénomène est cependant assez complexe. On ne peut pas se défausser les uns sur les autres de ce qui ne va pas. On peut bien voir qu'en Irak les choses vont plutôt mal, mais on ne peut pas ne pas admettre que l'éviction de Saddam Hussein est une réussite: sans la guerre, il serait toujours là. De même, cette nouvelle Constitution provisoire, qui probablement ne tiendra pas longtemps, manifeste l'espoir de tenir les trois principales communautés irakiennes dans un Etat irakien. Et, contrairement à ce que j'anticipais moi-même, il n'y a pas eu d'immenses soulèvements arabes contre l'occupation américaine, la grande bataille de Bagdad ne s'est pas produite, les gouvernements arabes de la région ne se sont pas durcis. Les Américains peuvent à juste titre nous dire: «Où était-elle votre rue arabe?»

Je crois qu'en définitive tout le monde s'est trompé: les Américains ont eu tort d'entreprendre cette guerre sans se soucier du contexte régional, sans y associer suffisamment d'acteurs de la région et sans écouter les Européens qui les mettaient en garde contre les difficultés d'«après». Les Européens, qui ont d'abord eu raison de refuser la guerre, ont eu tort ensuite de ne pas participer directement à la reconstruction.

– «L'après» n'a cependant pas lieu seulement en Irak. Il a aussi lieu maintenant en Europe, dans un pays comme l'Espagne, le 11 mars.

– En effet, tout ce passe comme si Al-Qaida cherchait à empêcher qu'après le moment de la crise irakienne les eaux ne se referment par un retour à la normalité. Avant l'attentat de Madrid, il y avait au niveau des gouvernements une tendance à reconnaître la nécessité de collaborer malgré les désaccords. Les Etats-Unis commençaient à admettre qu'ils avaient besoin des Européens, lesquels essayaient de se remettre en phase avec Washington. On a vu Fischer saluer la stratégie pour un Grand Moyen-Orient, Villepin offrir l'aide de la France en Haïti (encore qu'on puisse se demander s'il s'agit vraiment de bonnes causes). On pensait que les préoccupations économiques allaient reprendre le dessus, que le fantôme de Ben Laden s'éloignait. Les descriptions polémiques d'une «vieille» Europe opposée à une «nouvelle» n'étaient plus de mise. Le monde, artificiellement uni contre le terrorisme – la Russie de Poutine avec les Etats-Unis de Bush contre les «terroristes» tchétchènes, avec la Chine contre les Ouïgours, etc. –, reprenait son ancienne complexité, les divisions habituelles réapparaissaient. Mais l'attentat de Madrid a rouvert les plaies, étalé à nouveau les divisions. Le terrorisme, qui devrait nous unir contre lui, en réalité nous divise. Et je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est cela qui est recherché. Pour autant qu'il soit authentique, le dernier communiqué d'Al-Qaida déclare qu'il n'y aura pas d'attentat d'envergure aux Etats-Unis avant les élections de novembre pour ne pas provoquer la défaite de George Bush, vu comme utile à diviser tous les camps*.

– Le 11 septembre 2001 pourtant, le monde presque entier était uni dans la protestation.

– Les premières initiatives internationales de George Bush ont été de nature provocatrice, puis il y a eu le 11 septembre, qui a uni, y compris en faveur d'une intervention armée en Afghanistan, et à nouveau l'intervention en Irak qui a divisé. C'est que les Etats-Unis se sentent en guerre, et que les Européens cherchent à prévenir la guerre. Cependant, contre le terrorisme, nous sommes tous en guerre. Il faut seulement éviter que cette guerre ne se transforme en une guerre Nord/Sud, chrétiens-juifs-hindouistes/musulmans, Amérique/Europe… Or le 11 mars espagnol a montré à nouveau les oppositions, qui jouent sur des mentalités forgées au cours de l'histoire et exacerbées aujourd'hui par les tromperies de l'administration Bush.

Aux Etats-Unis, une attaque extérieure favorise plutôt les réactions belliqueuses, tandis qu'en Europe, comme on le voit avec le cas espagnol, l'attaque extérieure (je souligne, extérieure, je ne parle pas de l'ETA) provoque les réactions de retrait. Même si l'on dit que le retournement électoral a été causé par la gestion calamiteuse du premier ministre, le fait est que c'est aussi la lame de fond de l'opposition initiale à la guerre qui s'est manifestée dans les urnes. Je n'ai cessé de polémiquer avec l'Américain Robert Kagan sur ce cliché qui voudrait que les Américains soient de Mars et les Européens de Vénus mais, en ce moment, je dois admettre que les images actuelles tendent plutôt à être les siennes. Je le déplore car le terrorisme global auquel nous assistons devrait au contraire nous unir et nous obliger, d'un côté de l'Atlantique comme de l'autre, à dépasser nos préjugés pour pouvoir travailler ensemble. Nous pourrions rester indépendants dans notre analyse des situations tout en unissant nos moyens pratiques pour combattre le fléau.

– Il reste ce mensonge entre eux et nous, qui est plus qu'un désaccord, une faute.

– Oui. Mais va-t-on encore le ressasser longtemps? Les Etats-Unis ont eu tort de nous entraîner dans la guerre en Irak. José Maria Aznar a eu tort de dire que l'attentat de Madrid était la marque de l'ETA. Mais il faut tout faire maintenant pour éviter des désastres supplémentaires. Les Américains sont en Irak. Et, s'il était mensonger avant la guerre de faire le lien entre Saddam et Al-Qaida, maintenant, le lien existe bel et bien, Al-Qaida est en Irak. Les socialistes sont au gouvernement espagnol. Qu'est-ce que cela donnera maintenant pour ceux qui n'ont pas aimé tout voir réduire à la bipolarité Occident/islam, pour les musulmans modérés qui ne supportent pas plus que nous la croisade religieuse, pour les Européens qui désirent aller de l'avant? Comment garder une vision morale et politique qui ne soit pas manichéiste, qui ne pardonne pas tout, en Russie, en Chine, au nom de la lutte antiterroriste mais qui ne transige pas sur la nécessité de cette lutte?

– Les socialistes espagnols proposent de remettre l'ONU en scène, ce qui va dans le sens de ce que désirent la majorité des Européens.

– Je trouve une certaine ambiguïté dans leur langage, ils n'ont pas trouvé le bon ton jusqu'ici. Peut-être y aura-t-il une résolution de l'ONU. Peut-être, dans ce cas, resteront-ils en Irak. Mais j'ai quand même l'impression d'un grand flou dans le projet européen pour l'Irak. Notez que le projet américain n'est pas formidable non plus. Beaucoup, là-bas, se contentent d'accuser Bush. En Europe comme aux Etats-Unis, même si les fronts ne sont plus aussi tranchés qu'avant, c'est la rancune qui l'emporte.

– Une victoire de John Kerry changerait-elle la politique étrangère des Etats-Unis?

– Une chose est sûre, Bush ou Kerry, on ne reviendra plus à l'OTAN de papa et à la relation prioritaire des Etats-Unis avec l'Europe. Certains affirment que ce ne sont pas les dirigeants qui font la politique américaine mais la surpuissance américaine qui fait ses dirigeants. Il me paraît évident cependant que le style et le projet comptent, probablement moins dans la question Israël/Palestine, malheureusement, mais dans l'usage plus ou moins intensif de la force militaire, dans le rapport personnel aux autres, qui crée de la confiance ou la gâche. Comme Clinton, comme Carter, Kerry serait plus mou, moins missionnaire, moins méprisant à l'égard des plus faibles. Qu'est-ce que cela donnerait sur le plan des relations avec le monde musulman, l'Europe? Je ne saurais le prédire, et je ne voudrais pas négliger le rôle des accidents. Quand on demandait à MacMillan quel était le moteur principal de la politique, il disait: «Les événements!» La politique, pour lui, était faite d'inattendu. Pascal le pensait aussi: le nez de Cléopâtre, s'il eut été plus court, l'urètre de Cromwell, si un grain de sable ne s'y fut glissé.

– Est-ce l'intérêt de l'Europe d'avoir une Amérique molle?

– Nous voudrions une Amérique plus décidée mais dans le bon sens, sinon, nous préférons qu'elle soit molle. Nous la voudrions décidée pour faire ce qui nous paraît sage. Mais même la sagesse fatiguée des sages n'est pas infaillible. Ce qui faisait la popularité de Kennedy était qu'il était à la fois jeune, résolu et sage. Enfin, sage… il y a quand même eu le Vietnam! Carter et Clinton étaient vacillants. Mais aux missionnaires en bottes, nous préférons toujours les indécis et les vaseux.

– L'ONU, c'est assez clair maintenant, ne peut être une force d'intervention en elle-même. Tout au plus peut-elle mandater des troupes en son nom. Mais son rôle de reconstructeur n'est pas des plus faciles.

– En effet. Admettons que l'ONU revienne en Irak, ce qui est une bonne chose en soi. Pour faire quoi? Regardez ce qui se passe au Kosovo après cinq ans de présence de l'ONU. Je crois qu'il faut admettre la panne dans laquelle nous sommes: nous savons renverser un mauvais régime mais nous ne savons pas aider à en construire un nouveau. En Bosnie, dix ans après les Accords de Dayton, c'est le royaume de la criminalité organisée, malgré les aides économiques, malgré le Tribunal de La Haye. Au Kosovo, on n'arrive pas à se mettre d'accord sur un statut territorial et étatique qui offre une vraie perspective aux habitants. En Afghanistan, on est beaucoup moins présents que nécessaire. Nous sommes donc devant un assez gros problème: faut-il laisser les criminels en place sous prétexte que nous ne savons pas organiser la relève? Les Irakiens sont tout de même assez heureux d'êtres débarrassés de Saddam. Ils veulent maintenant le départ des Américains, ce qui est parfaitement compréhensible. Mais on ne peut pas croire qu'une fois les Américains partis l'Irak ira bien.

La temporalité et la priorité de la sphère internationale ne sont pas celles qui prévalent à l'intérieur des pays. On fait une guerre en Afghanistan en promettant de reconstruire après, mais on y dépense en aides civiles une petite fraction de ce qu'on y a dépensé militairement car, entre-temps, les priorités ont changé, l'argent est nécessaire ailleurs, d'autres soucis prennent le pas. Qu'est-ce qui a été fait en Haïti après l'intervention américaine de 1994? Rien ou presque.

– On répète, au vu de ce qui se passe en Irak, qu'une intervention extérieure ne peut résoudre les problèmes d'un pays.

– Ce n'est pas vrai. On peut et on doit faire tout ce qu'il est possible de faire de l'extérieur pour aider à résoudre des situations insupportables aux habitants d'un pays. Sans doute, comme le disait Freud au sujet de l'éducation des enfants, quoi qu'on fasse, c'est toujours faux. Mais ne rien faire est encore plus faux. Pour l'instant, le cas de la Macédoine donne un exemple de ce qui peut être essayé: chacun y met du sien, un peu d'ONU, un peu d'Union européenne, un peu d'OTAN, il y a une médiation constante. Mais évidemment, ce n'est pas parfait. Par exemple, les différences de salaires entre les locaux et les envoyés de l'ONU sont telles qu'elles créent de nouveaux problèmes. Les nœuds sont moins dénoués que surveillés.

– Faudrait-il alors revenir aux mandats?

– Cette idée, assez à la mode, me laisse perplexe. L'ancien colonisateur reviendrait en Haïti, en Sierra Leone, en Côte d'Ivoire? Cela ne marcherait pas. Les populations ne l'accepteraient pas longtemps. Les nôtres non plus d'ailleurs.

*Ce communiqué, envoyé le 17 mars au quotidien «Al-Qods Al-Arabi», basé à Londres, et non authentifié, est signé des Brigades Abou Hafs Al-Masri/Al-Qaida. Il appelle à suspendre «les opérations contre les civils en Espagne en attendant de connaître les orientations du nouveau gouvernement qui a promis de retirer son armée d'Irak et qu'on s'assure de sa non-ingérence dans les affaires des musulmans. Nous avons laissé au peuple espagnol le choix entre la guerre et la paix en élisant le parti qui était opposé à l'alliance avec l'Amérique dans sa guerre contre l'islam.» Et, plus loin, à propos des Etats-Unis eux-mêmes et de George Bush: «Nous ne souhaitons aucunement ta défaite aux élections car nous ne trouverons personne d'autre plus stupide que toi qui recours à la force plutôt qu'à la sagesse. Nous avons besoin de ta stupidité et de ton chauvinisme religieux pour que notre nation se réveille… Il n'y a pas de différence entre toi et Kerry, mais les démocrates sont suffisamment rusés pour maquiller l'infidélité et la faire passer pour de la modernité. C'est pourquoi nous voulons ta victoire.»

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