LA CHRONIQUE DE JEAN-PIERRE BÉGUELIN

Un animal mystérieux: le coefficient de Gini

Censé mesurer l’inégalité des revenus, le coefficient de Gini est souvent mal compris. Utile, il demande toutefois certaines précautions pour pouvoir être utilisé à bon escient.

Avec les discussions sur l’initiative 12 h 1, un curieux animal du nom de Gini, furtif et, surtout, bien mystérieux comme le lynx de nos forêts, vient hanter les pages de la presse romande. On sait – ou du moins on l’écrit – qu’il se promène entre 0 et 100 et, ce qui est plutôt contre-intuitif, que 0 est tout bon et 100 tout mauvais. On sait aussi qu’il sert avant tout à mesurer l’inégalité des revenus dans la société, mais personne ou presque n’explique exactement comment. En fait, l’idée qui le sous-tend est assez simple, même si sa réalisation est un peu compliquée.

On essaye de déterminer quelle partie de la rémunération totale générée par un groupe d’agents devrait être redistribuée pour que chacun d’entre eux puisse finalement disposer du même revenu. Comme semblable redistribution ne peut se faire qu’en retirant de l’argent aux plus riches pour le transférer aux plus pauvres, l’italien Corrado Gini a eu en 1920 l’idée de calculer le pourcentage à prélever sur le revenu reçu par la moitié la plus favorisée du groupe concerné pour obtenir l’égalité complète des rémunérations au sein de ce groupe. Plus simplement, et dans la plupart des cas pratiques, son coefficient représente le pour-cent de baisse que devrait subir le revenu moyen du 50% le plus riche de l’échantillon pour que le 50% le plus pauvre reçoive autant que lui après égalisation.

Le chiffre ainsi obtenu dépend évidemment de nombreux facteurs et de nombreuses influences, en particulier pour les petits groupes. Si Saint Martin ne doit couvrir qu’un miséreux, il lui donnera la moitié de son manteau, mais s’il veut en réchauffer quatre, il devra sacrifier les trois quarts de son habit. Le coefficient de Gini sera donc de 50% – on dit 50, omettant le% par convention, bien à tort à mon humble avis – dans le premier cas et de 75 dans le second. Et si les miséreux pullulent, il n’aura bientôt plus de manteau et il ne pourra plus en distribuer d’autres fragments. Le coefficient atteint alors son maximum de 100, ce qui dénote une inégalité complète: un seul possède tout, les nombreux autres rien. À l’opposé, si tous sont rémunérés du même montant, il n’y aura rien à redistribuer et le coefficient sera naturellement de 0, son minimum.

La façon dont le revenu est réparti joue elle aussi un rôle déterminant et sur ce plan les variations sont infinies. Par exemple, dans le cas où la progression des salaires serait linéaire – 1000 francs au moins bien payé, Fr. 2000 francs au deuxième moins bien loti, 3000 francs au suivant, etc. – le coefficient en question passerait de 25 dans le cas d’une firme occupant deux salariés à 32 pour une qui en emploierait 12, soit une société dans laquelle la personne mieux payée recevrait 12 fois le salaire de la moins bien rémunérée, limite de l’initiative. À partir de 100 salariés, l’indice de Gini n’augmenterait plus pour rester fixer à 33 car la taille des groupes ne joue plus aucun rôle pour de grandes populations, comme celle d’une ville ou d’un pays.

En principe et s’il était réalisé, le transfert potentiel suggéré par ce coefficient serait bénéfique pour autant, évidemment, qu’il ne réduise pas le revenu global, ce qui reste à voir et à débattre. En effet, la perte de satisfaction que le prélèvement égalitaire ferait subir aux plus aisés serait plus petite que le gain d’utilité retiré du transfert ainsi reçu par les plus défavorisés, car 100 francs d’augmentation mensuelle sont plus utiles au manœuvre qu’au directeur général. Cette égalisation des rémunérations n’ayant pas lieu en pratique, le coefficient de Gini mesure donc indirectement la perte de bien-être due à l’inégalité des revenus. À l’instar du vent qui accentue la sensation de froid d’un facteur calculable, cette inégalité diminuerait d’un pourcentage égal au coefficient de Gini le «bonheur» effectivement ressenti par une population. Ainsi, plutôt que d’utiliser le PIB par tête pour mesurer le bien-être d’une économie, il serait plus juste de regarder ce PIB diminué du «pour-cent de Gini», soit par exemple de quelque 30% pour les Suisses, d’environ 25% pour les Danois et de 40% pour les Américains. Les premiers ressentiraient alors un bien-être équivalent à 50 000 francs par année au lieu de 75 000 avant l’ajustement, les seconds à 45 000 francs au lieu de 60 000 et les troisièmes à 30 000 francs contre 50 000.

On n’utilisera toutefois de telles corrections qu’avec toutes les précautions d’usage. D’abord le calcul du coefficient de Gini repose presque toujours sur des données fiscales ou des enquêtes sur les budgets de ménage si bien que les plus hauts revenus sont soit sous-observés, soit sous-représentés dans l’échantillon, ce qui explique sans doute pourquoi les pays du pourtour méditerranéen affichent des indices de Gini relativement bas, un fait qui étonne toujours un peu. Ensuite – et les confusions sont nombreuses sur ce point – il faut préciser le type de revenu pour lequel ce coefficient est calculé. Cet indice est évidemment plus élevé si seuls sont pris en compte les revenus primaires avant impôts, soit les salaires bruts et les intérêts, dividendes ainsi que les autres revenus du capital, ces derniers étant presque toujours très inégalement répartis, ce qui pousse le résultat à la hausse. Il diminue évidemment si l’on ne considère que le revenu disponible, c’est-à-dire la somme des revenus primaires et des transferts sociaux (dont les rentes de retraites) auquel on soustrait les impôts et les prélèvements obligatoires, puisque ces revenus bénéficient déjà de la redistribution étatique. En Suisse, par exemple, l’indice de Gini passe de 41 s’il est calculé sur le revenu primaire à 28 s’il se base sur le revenu disponible, une réduction de 10 points de base assez semblable à ce que l’on observe dans les autres pays développés.

C’est d’ailleurs ce coefficient pour le revenu disponible que l’on cite le plus souvent, mais il n’est pas sans reproche. Par exemple, les cotisations-maladie sont déduites mais les versements des caisses en faveur des malades, très difficiles à répartir en fonction de l’aisance des patients, ne sont pas ajoutés au transfert reçu par les ménages. Sur ce plan, les approches et les définitions du revenu à prendre en compte peuvent varier à l’infini si bien que les coefficients de Gini changent selon l’institution qui les établit. Le Luxembourg a même calculé une fois son propre coefficient de Gini fondé uniquement sur la consommation des ménages, c’est-à-dire sur le revenu disponible moins l’épargne, ce qui a donné le chiffre très bas de 16. Un résultat pas étonnant en soi puisque ce sont essentiellement les gens aisés qui, comme on le dit couramment, peuvent mettre de côté.

Enfin, on n’oubliera jamais qu’un seul chiffre ne fait pas le printemps. Par exemple, un même coefficient de Gini peut correspondre à des distributions fort différentes des revenus, dont chacune peut être considérée comme plus ou moins inégalitaire. Comme toujours avec des mesures si globales et paradoxalement, le diable est dans les détails… et le paradis aussi.

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