La mort il y a un an de deux mineurs électrocutés dans un transformateur d'une cité de HLM à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) pour échapper à la poursuite de policiers avait déclenché une série d'émeutes. Bilan: des couvre-feux décrétés, 10000 véhicules brûlés, 300 bâtiments dégradés, 6000 interpellations.

A cette occasion, j'avais vu lors d'un journal télévisé des images furtives de cette ville de l'Essonne où j'avais travaillé il y a dix ans dans le cadre d'une politique de la ville. A ma grande surprise, Samba y faisait une apparition, essayant de dire pourquoi les jeunes brûlaient des voitures.

Il avait grandi, mais le sourire large et le franc-parler restaient intacts. Samba était l'un de ces cinq enfants de l'école primaire de la cité de HLM où j'avais mon bureau qui passaient nous voir après la classe, moi et ma secrétaire. On leur donnait de quoi dessiner et des gâteaux. Samba et Babakar étaient les plus vifs, intelligents, bavards. Mamadou et Aboubakar étaient plus timides et connaissaient moins de mots, Abdoulay était beaucoup trop petit, frêle, certainement le plus pauvre. Que sont-ils devenus?

Cette question me hantait mais il est très compliqué d'aller les voir, il n'y a pas de gare dans la ville, il faut prendre le RER D à la gare de Lyon, la ligne reconnue comme la plus défaillante, trains en retard, trains supprimés, descendre dans une autre ville et puis, prendre un bus. Les horaires des trains ne s'accordent pas aux horaires des bus ou bien, s'ils s'accordent du point de vue de leur planification technique, la réalité du quotidien des usagers constate le contraire.

Samedi 28 octobre, je décide d'y aller. C'est le lendemain de l'«anniversaire»! J'hésite à prendre mon billet. «Deux bus incendiés au Blanc-Mesnil», affiche Le Parisien du jour. Est-ce bien le moment?

Je descends à la gare de «P». La rue qui va vers la gare routière n'a pas changé. Le même café, silencieux, lugubre, la même vendeuse de journaux, poussière, entassement, le magasin de vêtements pour femmes, l'odeur d'humidité. Je traverse le passage souterrain qui donne accès à la gare routière, un clochard s'y est étalé. Le temps de monter des marches et je regarde, ahurie, l'autobus qui s'éloigne. Encore raté! Combien de fois ai-je vécu cette scène? Impuissance, fatalité? Le prochain bus part dans une demi- heure.

J'arrive à la cité. L'arrêt de bus est toujours au même endroit, à l'«entrée du quartier», mais je ne reconnais pas les lieux. Quelque chose dérange, déséquilibre. Ce qui fut autrefois l'espace central de convivialité, chargé de signes, a été transformé en champ de bataille. Boue, barrières, pancartes qui annoncent le «renouvellement urbain». La cité est classée en zone urbaine sensible et sa rénovation sera largement financée par l'ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine).

La bâtisse où, autrefois, étaient installés mon bureau, la poste et le siège de l'association de jeunes, n'y est plus. Deux barres d'immeubles de logements n'y sont plus non plus, des rues ont disparu. La boue et l'herbe naissante ont effacé l'«empreinte du groupe», pour utiliser des termes de Maurice Halbwachs dans La mémoire collective.

Je vois devant la superette des jeunes qui bavardent. C'est l'occasion de prendre des nouvelles de Samba et des autres. Mais la présence de deux énormes molosses m'en dissuade. Je fais un tour, je les guette de loin. Ça y est! les chiens partent avec leur maître, j'en profite. Je me présente. A ma grande surprise, ils se souviennent de moi: «Ah! Vous portiez des minijupes!» Que sont-ils devenus dix ans après? Petits boulots, formations stériles. «On se débrouille comme on peut!»

Mamadou passe en voiture, il a 20 ans maintenant. Il vient de finir un petit boulot à l'aéroport et part pour un mois dans un pays d'Afrique. Des nouvelles de ceux qui étaient des adolescents à l'époque? Mourad, Bachir, Mohamed? Ils sont casés, Mourad a un enfant. Ils habitent toujours là. Le boulot? «Ils se débrouillent!»

De loin je reconnais Samba. Je suis au bon endroit et à la bonne heure, en fin d'après-midi, ils sont tous «en bas». Ils n'ont rien à faire, tout est fermé, coupé du monde. Je demande des nouvelles de sa mère. Elle est là, «voulez-vous monter la voir»?

Madame «K» me reçoit les larmes aux yeux. Elle avait trois enfants à l'époque, elle en a six.

Son mari est mort. Elle a mal à la jambe, à la hanche, très mal, elle prend sans cesse des analgésiques, elle boîte. Déclarée handicapée du fait de la pénibilité du travail d'agent d'entretien en entreprise. Le médecin peut l'opérer mais il dit que si ça ne marche pas, elle risque de se voir en chaise roulante. Les seules ressources de la famille sont les allocations familiales. Le seul qui pourrait travailler est Samba. Et alors?

Alors il ne le peut pas.

Né dans un pays d'Afrique noire, arrivé en France à l'âge de 10 mois, Samba n'a jamais mis ses pieds dans le pays de ses parents. Mais, maintenant majeur, il lui faut un passeport pour avoir la carte de séjour. Or, les nouvelles directives du pays africain exigent que ses ressortissants se rendent sur place pour l'établissement du passeport. S'il part, ne serait-ce que pour une quinzaine de jours, pourra-t-il retourner en France? Il a 20 ans et il est un «sans-papiers».

Je rentre.

- «Je t'accompagne à la gare, il y a la voiture de ma copine!»

- «Mais tu n'as ni papiers ni permis!»

- «Ça fait rien, j'en ai l'habitude...»

Je regarde ma montre, il est 17h20. Le dernier bus de la soirée qui dessert la gare de «P» est passé à 16h40... Je n'ai pas le choix.

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