«Dans n’importe quel autre pays du monde, cela tiendrait de la plaisanterie. Et pourtant, non.» Car en Italie, cet homme «peut entraîner ses alliés dans la défaite ou bien encore proposer un autre candidat à la dernière minute, mais il a toutes les cartes en mains. […] Cela constitue la pire accusation pour la gauche qui, même après la chute» d’un Cavaliere doublement caricaturé ci-dessous, «n’a pas été capable de l’expulser de l’échiquier politique», tranche avec sévérité La Stampa de Turin, à propos de ce milliardaire entré en politique il y a presque trois décennies.

Car sans surprise, l’alliance de la droite italienne a choisi vendredi dernier l’ex-premier ministre et magnat des médias Silvio Berlusconi, 85 ans, pour être son candidat à la présidence de la République. L’élection doit débuter le 24 janvier, avec un homme que beaucoup considèrent comme un épouvantail, mais considéré par la coalition comme «la personne adaptée pour occuper en cette période difficile cette haute fonction avec l’autorité et l’expérience que le pays mérite et que les Italiens attendent».

L’éternel revenant

Alors, oubliés, ses récents problèmes de santé, ses déboires judiciaires, ses parties fines bunga bunga, même si – on le sait – les fonctions de président de la République italienne ne dépassent guère le niveau protocolaire de protecteur de la Constitution et de garant des institutions? Un peu comme en Allemagne, mais pas du tout comme en France… Après le palazzo Chigi, le Quirinale, donc? C’est la fable de l’éternel revenant, qui prend la porte et revient par la fenêtre:

Mais tout de même… Il faut reconnaître qu’il y a du prestige dans cette fonction présidentielle – et qu’il y en a toujours eu, contrairement à l’impression laissée par quelques chefs de gouvernement un brin fantasques qui se sont succédé à Rome. Son actuel titulaire, Sergio Mattarella, qui arrive au bout de son septennat, a par exemple eu fort à faire ces dernières années pour arbitrer les guerres intestines qui se sont déroulées entre des partis toujours minoritaires et prompts à se tirer dans les pattes, jusqu’à se donner les pires noms d’oiseaux voire à s’empoigner physiquement dans les travées du palais Montecitorio.

Le rôle du président est donc «primordial, notamment en situation de crise politique», qui est presque permanente en Italie, dit Le Monde. Ce d’autant que l’actuel premier ministre, Mario Draghi, est donné favori contre «Berlu». Tout en n’étant pas officiellement candidat, mais «à disposition», très discret sur ses réelles intentions, prudent comme un Sioux avec à ceux qui ont déjà le canon du fusil sur sa tempe. Car son élection poserait un problème très épineux: comment lui trouver un successeur à la présidence du Conseil pour maintenir la cohésion de la majorité actuelle, qui tire déjà à hue et à dia?

Un véritable casse-tête, dans les faits, dans ce pays où les gouvernements passent aussi vite que le vol des étourneaux sur le Colisée… Et une crainte, aussi: celle de voir perdre de son pouvoir et de son efficacité un homme qui se présente comme un «grand-père» au service du pays et qui s’est imposé comme le reconstructeur de l’Italie. Mais aussi et surtout comme l’homme fort de l’Union européenne après le départ d’Angela Merkel et les errances d’un Emmanuel Macron tiraillé entre sa présidence de l’UE et celle d’une France à reconquérir ce printemps. «Quoi qu’il en soit, relève Courrier international, la formule du nonno a fait mouche auprès des journaux», car elle préfigure une homérique «guerre des papys»:

Ainsi, pour La Repubblica, la candidature de «Berlu» ne constitue pas «une distinction anodine que l’on décerne à un vieux protagoniste sur le déclin pour le récompenser de sa carrière. Il s’agit au contraire d’une décision politique […] qui […] pourrait avoir des répercussions à long terme sur l’ensemble du système républicain. […] La transfiguration du Cavaliere en chef d’Etat représente [rait] la suprématie définitive de l’idéologie sur l’histoire». Soit l’instauration d’une inversion des valeurs, qui reposerait sur le mépris ou l’ignorance d'«un pouvoir qui s’oppose [rait] avant tout à la vérité». Alors, a-t-il ses chances? Elles sont faibles, selon le correspondant de la RTS à Rome, du moins jusqu’au 4e tour de l’élection, où il n’y a plus besoin de la majorité absolue pour être élu:

«Berlusconi a révolutionné en bien et en mal la scène politique italienne. Mais il l’a toujours fait dans l’intérêt de son camp», dit encore La Rep. Le personnage est clivant (comme on le voit dans cette vidéo), mais cela «ne doit pas être une entrave à son élection», argumentait jeudi dernier le quotidien conservateur Il Giornale, à la ligne éditoriale très marquée et très hostile à la gauche, dans le capital duquel Silvio Berlusconi est entré en 1978. Il en contrôle aujourd’hui plus de 80%, avec son frère, Paolo Berlusconi, qui en est devenu le propriétaire en 1992.

Pas étonnant d’y lire, donc, qu'«en confiant le rôle de président de la République au politique le plus symbolique de ces dernières trente années, on pourrait enfin clore un chapitre de l’histoire italienne, avec ses contradictions, ses guerres et ses persécutions. Paradoxalement, l’élection de Berlusconi ouvrirait l’Italie au futur», dit ce titre peu enclin à faire la différence entre information et publicité, comme l’a bien vu 20 Minutes:

Une autre solution, ce serait, plutôt qu’une négation, une correction de l’histoire. Le 24 janvier, 1008 grands électeurs désigneront un des leurs pour exercer un rôle qui «n’a jamais été assumé par une femme», fait remarquer Courrier international. Tout comme au gouvernement, d’ailleurs, depuis que l’Italie est sortie du fascisme et de la dernière guerre, mais pas encore de son système politique patriarcal. «Voilà pourquoi, en ce début d’année 2022, un appel a été adressé aux forces politiques par des écrivaines, des intellectuelles et des personnalités du monde du spectacle», explique le Corriere della sera. Pour opérer ce choix courageux en faveur d’une présidente – les députées prestigieuses et respectées ne manquent pas – «il suffirait que les partis présents au parlement s’accordent entre eux»…

… Facile à dire, mais difficile à faire

C’est aussi l’opinion du quotidien progressiste Domani, qui signe à ce sujet un article au titre explicite (ci-dessous). Car «ces dernières années, le facteur «femme» est devenu la technique de distraction favorite des partis», sur la rengaine «avoir une présidente, ce serait beau». Seulement voilà:

A l’appui de cette improbable hypothèse esthétique, le site espagnol Ctxt.es, cité par Eurotopics.net, a donné la parole aux féministes Tiziana Plebani et Mara Bianca, qui y ont publié un manifeste signé par 6000 personnes indignées que la candidature de Berlusconi «n’ait pas été rejetée en bloc, qu’il n’ait pas été écarté de la course, immédiatement et sans la moindre hésitation. Un homme qui a fait preuve d’un manque absolu d’éthique et de sens du service public et qui a porté atteinte à plusieurs reprises à la dignité des femmes ne peut être pris en considération»…

Ce que nous demandons, ce n’est pas qu’il soit écarté sur la base d’un jeu de votes et d’alliances, mais que sa candidature soit déclarée irrecevable

Lire aussi, sur le refrain de la rengaine «Les mâles et les autres»Gianna Nannini, une rockeuse présidente pour l’Italie?

France 24, de son côté, a trouvé la parade en se remémorant cette délicieuse histoire, plus au goût du jour que jamais: «Il est l’homme politique italien le plus critiqué depuis la Seconde Guerre mondiale. Silvio Berlusconi a un jour été décrit par Indro Montanelli, journaliste d’après-guerre le plus connu d’Italie, comme une «maladie qui ne peut être soignée que par la vaccination». Le vaccin, disait-il à la veille des élections générales de 2001, consistait en «une injection saine de Berlusconi sur le siège du premier ministre, de Berlusconi sur le siège du président, de Berlusconi sur le siège du pape ou là où il le souhaite»…

… Ce n’est qu’après cela que nous serons immunisés


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