Devine qui s’invite à dîner! Derrière les trois candidats libéraux-radicaux à la succession de Didier Burkhalter, on ne voit qu’elle: l’UDC. Elle est partout. En souffleuse de mots. C’est elle qui pointe son nez dans le débat surréaliste sur la double nationalité de deux des candidats, c’est sa voix que l’on entend quand Ignazio Cassis évoque les relations de la Suisse avec l’UE, c'est d'elle que viennent les formules pour rejeter «les juges étrangers». Jadis, dans une Suisse en vacances, l’UDC imposait l’agenda politique de l’été, celui qui allait meubler les premières semaines de la rentrée. Aujourd’hui, la droite nationale-conservatrice s’invite en bernard-l’hermite jusque dans la campagne du PLR. Le décapode UDC semble s’être installé dans la coquille idéologique du PLR.

Premier parti de Suisse et des Chambres fédérales, l’UDC est bien sûr une force électorale incontournable pour un candidat de la droite classique au Conseil fédéral. Mais elle n’est pas que le premier «Grand Electeur» de l’Assemblée fédérale. Celui avec lequel on s’attendrait que les prétendants entrent en discussion ou en séduction. Par ses méthodes de combat politique, l’agitation des peurs, la banalisation de la violence symbolique dans la communication, sa prétention à incarner à elle seule le peuple suisse, son populisme et le rejet des «élites», l’UDC a profondément radicalisé et polarisé le paysage politique suisse. Au point de façonner les esprits. Dès lors, la droite nationale-conservatrice n’a même plus besoin de brandir le bâton. Sa réaction est déjà intégrée. Les candidats l’ont anticipée.

Plus fort: au fil des ans, nous avons assimilé comme des éléments naturels du débat politique des images – la cheville noire en basket, l’ombre au couteau, les moutons noirs – et des mots – le chaos de l’asile, étrangers criminels, les gentils naïfs – qui révulsaient la majorité de la population dans les années 1990. La dérive du vocabulaire n’est pas innocente. Adoptés de façon mécanique, les éléments de langage nous deviennent une seconde nature et modifient nos perceptions de la réalité. Ce que nous tenions pour artifice est devenu vérité.

Ainsi, lorsque Ignazio Cassis ou Isabelle Moret parlent de «l’accord institutionnel [avec l’UE], qui pose la question des juges étrangers», ils ne font pas que reprendre une expression banale. Ils se coulent, sciemment ou à leur insu, dans le mode de pensée des leaders de la droite nationale-conservatrice. Car, comme l’a intelligemment démontré Denis Masmejan avec «L’histoire trafiquée des juges étrangers» sur le média en ligne Bon pour la tête, «les juges étrangers relèvent pour l’essentiel du mythe» à des fins identitaires. On retrouvera les mêmes éléments de langage UDC – l’abandon de souveraineté, la migration comme menace pour nos racines – dans l’interview accordée au Blick par le candidat tessinois début août.

Bien sûr, aucun des trois candidats ne peut ignorer la force électorale du groupe parlementaire UDC. Mais on cherche vainement dans leurs discours les valeurs et la ligne de conduite propres au radicalisme sur lesquelles ils sont supposés s’appuyer. On aimerait bien voir, dans les prises de position personnelles, ce qui constitue la vision de l’Etat moderne que revendique le PLR. Libérale, nationale-conservatrice ou numéro de funambulisme entre les courants?


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