La Suisse est fière de son système d’apprentissage en emploi, des connaissances théoriques et pratiques ainsi que des compétences sociales qu’on y acquiert, de l’engagement des entreprises en faveur de l’avenir professionnel des jeunes adultes et de la solidité de notre économie. Le certificat fédéral de capacité (CFC) et l’attestation fédérale de formation professionnelle (AFP) sont les sésames d’une insertion rapide sur le marché du travail. Une part croissante des diplômés s’orienteront plus tard vers une formation tertiaire dans une «université des métiers», nos HES, dont les offres de cursus ont connu une forte croissance ces dix dernières années. Ce système de formation souple et proche des besoins des entreprises est pour beaucoup dans le faible chômage des jeunes en Suisse.

Or voilà que la récession déclenchée par l’épidémie de coronavirus fait peser une lourde menace sur ce modèle jusqu’à présent gagnant. La crainte d’un chômage massif des jeunes grandit dans les départements cantonaux de la formation. Les experts du système éducatif suisse s’alarment: sans mesures inédites et volontaristes, l’apprentissage pourrait sombrer.

Des centaines, des milliers d’apprentis apprendront ces prochains jours que leur entreprise est partie en faillite. Et les possibilités, d’ici à septembre, qu’un autre employeur les réembauche sont faibles. Ce sont autant de parcours de formation qui connaîtront un brutal coup d’arrêt. Par ailleurs, ces deux prochains mois, des milliers de jeunes en dernière année de scolarité obligatoire pourraient échouer à trouver une place d’apprentissage pour la rentrée d’août. Trop occupés à forger les solutions qui pérenniseront leur entreprise, de nombreux patrons à la tête de PME fragilisées seront enclins à ne pas recruter un apprenti, du moins provisoirement. On peut le comprendre.

Résultat d’une crise aussi brutale qu’inattendue, cette sombre perspective pour l’apprentissage est à prendre très au sérieux. Un jeune sans métier ne trouvera pas de travail. Un jeune sans travail, c’est un risque de désaffiliation sociale, de marginalisation, avec des coûts sociaux en cascade.

La Confédération et les cantons ne sont pourtant pas désarmés. Déjà partenaires de la formation professionnelle, ils peuvent agir, ensemble. En apportant un soutien direct aux entreprises formatrices pour les inciter à continuer d'engager les jeunes en quête d'une formation à un métier. La Confédération doit aussi contribuer à cet effort. 

Le temps presse, car mai et juin sont les mois dédiés au recrutement des apprentis. Il est juste encore temps de déclencher une action nationale d’envergure en faveur de l’embauche d’apprentis en temps de crise. Une action forte, parmi d’autres, pourrait consister à ce que l’Etat finance, pour une période donnée, jusqu’à une année, l’entier du salaire des apprentis embauchés par les entreprises qui ont dû recourir au chômage partiel en raison du confinement. Un tel mécanisme incitatif aurait les vertus de la simplicité, de la transparence et de l’efficacité. Ce «bonus apprenti» soulagerait les charges de l’entreprise formatrice. Celle-ci serait récompensée pour son travail d’encadrement assumé en dépit de la crise.

Pour aller plus loinEt si la Confédération payait tous les salaires, et autres propositions iconoclastes pour soutenir les ménages?

Aujourd’hui, quelque 25% des actifs sont passés sous le régime de la réduction des horaires de travail (RHT). Si l’on applique ce taux à l’effectif actuel de 70 000 jeunes en formation professionnelle, et que l’on admet un salaire moyen de 1000 francs par mois et par apprenti, cette mesure coûterait quelque 240 millions à l’Etat pendant une année. On peut espérer un retour à des conditions économiques normales dans ce délai. Ce montant n’est pas rédhibitoire si on le compare avec la masse salariale annuelle soumise à l’AVS, qui est d’environ 400 milliards de francs par an.

Dans la situation exceptionnelle que traverse le pays, l’engagement de la Confédération est requis. Elle pourrait alimenter, via l’assurance chômage, un fond spécial dédié au financement de cette aide directe aux entreprises formatrices. Les cantons, qui financent déjà 75% de la formation professionnelle, pourraient sans doute aussi faire un bout de l’effort, à la marge, augmentant encore l’effet de levier du mécanisme. Les pouvoirs publics manifesteraient ainsi leur attachement à la formation professionnelle en entreprise. Le geste donnerait une réelle perspective à de nombreux jeunes inquiets pour leur avenir.

Le 6 avril dernier, la Conférence des directeurs de l’instruction publique (CDIP) a invité le Conseil fédéral à examiner les modalités d’un tel mécanisme incitatif. Le temps presse. L’échéance d’août 2020 pour les nouveaux contrats d’apprentissage, c’est demain.


* Cesla Amarelle est cheffe du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture, VD.  Silvia Steiner est Directrice du Département de l’éducation, ZH, présidente de la CDIP.  Monika Maire-Hefti est cheffe du Département de l’éducation et de la famille, vice-présidente de la CDIP.  Christine Häsler est Directrice du Département de l’éducation et de la culture, BE.  Anne Emery-Torracinta est cheffe du Département de l’instruction publique, GE.