Le peuple a refusé la réduction du taux de conversion au terme d’une campagne qui a exalté l’aspect passionnel du débat: il a suffi d’évoquer rituellement le vol des retraites pour créer un sursaut d’indignation. Or, le débat, mieux centré, aurait opéré une distinction essentielle entre les inconnues d’un calcul purement mathématique: celles que l’on peut choisir, les paramètres, et celles qui sont imposées, les variables aléatoires.

Soit un système de pension par capitalisation alimenté par des cotisations tout au long de la carrière du travailleur. La distinction entre la part du travailleur et celle du patron est purement factice et ne joue aucun rôle, sinon passionnel: ce qui compte pour l’entreprise, c’est la charge salariale globale. Au moment de la retraite, le capital de l’assuré est constitué par la somme des cotisations, qui est un paramètre de contrôle, et les intérêts cumulés dépendant de la fluctuation de la bourse, qui est une variable aléatoire par définition.

Or, on n’a pas cessé de se déchirer sur les rendements à venir sur le marché des capitaux. En toute rigueur, personne ne peut prédire ce qui va se passer: la moyenne sur les quatre décennies d’une carrière vaudra-t-elle 2, 3 ou 4%? Toute spéculation est illusoire. Pour dissimuler ce fait, la loi fixe un taux minimum, ce qui laisse fallacieusement croire que cette prédiction serait possible. Une variable vraiment aléatoire est ainsi transformée en un paramètre faussement rassurant, sans modifier pour autant la nature du problème réel remplacé par une devinette infantile. Si le marché des capitaux connaît un chaos continuel, il faudra bien s’incliner devant la réalité et baisser ce minimum illusoire au prix d’une perte de confiance des assurés.

L’autre variable aléatoire est l’espérance de vie des pensionnés: maintenant, dans dix ans et dans quarante ans. Personne ne peut rien prédire à ce sujet: on peut monter à 95 ans par exemple. Or la durée de la survie au-delà de la prise de pension mène à un calcul simplissime du taux de conversion: il suffit de diviser 100 par cette durée exprimée en années. La fixation arbitraire par la loi du taux de conversion vise de nouveau à occulter ce calcul, dépendant d’une variable sur laquelle on n’a aucun contrôle et que l’on transforme artificiellement en paramètre faussement rassurant. Le seul résultat, c’est qu’il faudra modifier la loi à intervalles de plus en plus courts et de façon de plus en plus radicale. A 95 ans d’espérance de vie, il ne reste plus qu’un taux de l’ordre de 3%!

Si l’on fait le bilan rationnel et non passionnel de cet algorithme, si on se met dans la situation d’un modeste élève de l’enseignement obligatoire confronté avec le problème classique de la baignoire qui se remplit d’un côté et se vide de l’autre, on trouve deux variables aléatoires (rendement des capitaux et espérance de vie) sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle. Ce sont les données auxquelles il faut adapter les paramètres libres, qui sont un résultat.

Admettons que l’on veuille assurer une pension couvrant, par exemple, 60% du dernier salaire, ce qui est un autre paramètre de contrôle. Les paramètres de contrôle sont alors au nombre de deux: le niveau des cotisations et la durée de la carrière. Au fur et à mesure que l’espérance de vie varie, il faut soit modifier les cotisations, soit allonger la durée de la carrière. En d’autres mots, au moment où une génération prend sa retraite, elle se trouve face à un capital figé. Cet âge de prise de la retraite doit alors être calculé selon les données actuarielles disponibles. Point barre. Son gel à 65 ans par la loi revient à se priver d’un paramètre de contrôle, indispensable pour compenser les fluctuations des deux variables aléa­toires.

Une fois que ce tri entre variables incontrôlables et paramètres de contrôle sera lucidement assumé et explicité, on pourrait bâtir une politique réaliste. Tout d’abord en calculant les paramètres à partir des variables. C’est-à-dire en déduisant les résultats à partir des données et non en faisant l’inverse comme on le fait maintenant, à l’instar d’un cancre qui ne comprend même pas la nature du problème, qui ne calcule rien et qui invente une solution quelconque en désespoir de cause. Cela signifie faire table rase non seulement de la législation actuelle, mais surtout des préjugés qui la fondent et qui la mènent à la ruine.

Cette analyse mène au concept d’une caisse unique, cantonale par exemple, qui constitue le capital de chaque assuré en lui attribuant la totalité du rendement de celui-ci, quel qu’il soit. Chacun choisit librement l’âge de sa prise de retraite qui détermine par un calcul actuariel le taux de conversion. Ces deux principes sont incontournables. Ils peuvent et doivent être assortis de mesures particulières pour les travailleurs soumis à des conditions trop dures pour avoir vraiment le choix de poursuivre leur carrière au-delà d’un âge, qui peut être bien inférieur aux 65 ans actuels. On peut soit compenser ce déficit de carrière par de l’argent public au nom de la solidarité, soit assurer une formation continue dans la visée d’une seconde forme de carrière.

Mais ces cas particuliers ne peuvent plus servir d’alibi pour renoncer au plus important des paramètres de contrôle, le seul dont on s’est gardé de parler, la durée de la carrière. Travailler plus longtemps signifie assurer vraiment une pension plus stable.

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