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Un chanteur mort en vaut deux

CHRONIQUE. Près de dix ans après sa disparition, Alain Bashung est de retour dans les bacs avec un album posthume composé de chutes de studio

«Pour relancer sa carrière, sa maison de disques lui conseille de mourir.» Ce titre du site d’information humoristique Le Gorafi est d’autant plus drôle qu’il souligne, comme toujours, une réalité bien réelle, pardons au seigneur La Palice, celle du marché du disque posthume. Ce n’est pas nouveau: en 1974 déjà, le groupe fictif The Juicy Fruits interprétait dans Phantom of the Paradise, de Brian De Palma, un morceau racontant l’histoire sacrificielle d’un jeune chanteur décidant de retourner à la poussière pour enfin vendre des disques et ainsi financer l’opération de sa sœur.

Les exemples de succès posthume ne manquent pas. Prenez Jeff Buckley, décédé en 1997. Malgré son immédiat succès critique, son premier album, Grace (1994), ne lui aurait certainement pas permis de devenir culte s’il ne s’était pas noyé dans un affluent du Mississippi à 30 ans. Et si Kurt Cobain n’était pas membre du tristement célèbre «club des 27» (Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison et Amy Winehouse ont disparu à 27 ans), il est peu probable qu’autant d’ados porteraient encore aujourd’hui des t-shirts estampillés Nirvana. Instant confidence: je ne connaissais pas le rappeur XXXTentacion avant son assassinat en juin dernier.

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Si le marché de l’art est dominé par des artistes dont la cote s’est envolée après leur mort, la musique n’est pas en reste. Michael Jackson et Elvis Presley figurent en tête du classement des morts générant le plus d’argent – 400 millions de dollars cette année pour le premier, quand même. Et parmi les disques les plus vendus du moment, l’ultime enregistrement de Johnny Hallyday figure en bonne place. Opportuniste? Non, car la star l’avait supervisé, il était destiné à être publié. Ce qui n’est pas le cas d’En amont, dévoilé ce vendredi par Universal et signé Alain Bashung, terrassé par un cancer il y a bientôt dix ans.

Les 11 morceaux qui le composent sont dépouillés, majoritairement acoustiques. Ils proviennent des sessions de Bleu pétrole, le dernier album du Français. Il s’agit donc de titres écartés par l’artiste, et s’il les a écartés, je me dis que c’est pour de bonnes raisons. Alors oui, on peut frissonner lorsqu’il murmure: «C’est le dernier soupir que je m’entends pousser.» Mais pour le reste, En amont n’apporte rien à sa légende. Mieux vaut réécouter encore et encore Bleu pétrole; ou Fantaisie militaire; ou L’imprudence; ou encore Osez Joséphine. Là, il y a un opportunisme qui me dérange, comme lorsque en 1998 sortait Sketches for My Sweetheart the Drunk, album posthume de Jeff Buckley composé d’enregistrements que l’Américain ne trouvait pas dignes d’être dévoilés.


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