Raison et boniments

Un chat dans mes lasagnes

Le scandale des lasagnes au cheval rappelle à s’y méprendre la légende moyenâgeuse des pâtés à la viande de chat

Vous le saviez, vous, que le chat de la mère Michel avait fini en pâté de lapin? Moi, je ne l’ai compris que récemment, et depuis, je dois dire que je ne regarde plus les viandes hachées comme avant. L’histoire, en fait, c’est que la mère Michel a perdu son chat, crie par la fenêtre, et cætera. Le père Lustucru assure qu’il n’est pas perdu, et que, moyennant récompense, le félin pourrait lui être rendu. Mais la malheureuse et sans doute indigente mère Michel n’a guère que sa vertu à offrir en échange de l’animal: «Si vous m’rendez mon chat, vous aurez un baiser.» Là-dessus, ce sagouin de Lustucru lui répond que son baiser, elle peut se le garder. Et tant qu’à faire, il écorchera le chat pour en tirer quelques deniers, puisqu’en pâté ou en civet, il passera facilement pour autre chose. «Pour un lapin votre chat est vendu», dit la dernière strophe originale.

Cette épouvantable comptine nous ramène en plein Moyen Age, à l’époque où la traçabilité des viandes n’était pas celle que l’on connaît aujourd’hui… En ces temps forts reculés qui n’ont strictement rien à voir avec maintenant, rumeurs et légendes urbaines servaient d’exutoire à toutes sortes de craintes, dont celle d’être empoisonné. On imputait volontiers les épidémies à la circulation d’aliments frelatés. Et les pâtés, dont la croûte cache une viande hachée lourdement assaisonnée et non identifiable, s’offraient naturellement à toutes les suspicions.

Ainsi, le mythe des pâtés à la viande de chat a largement circulé à travers les villes et les siècles, comme le rappelle Madeleine Ferrières dans l’Histoire des peurs alimentaires*, un livre paru il y a dix ans, et qui, périodiquement, vaut la peine d’être relu. Le propre de la rumeur étant de s’adapter à son contexte, il en existe d’innombrables variantes. La plus abominable fait de l’aubergiste un tueur en série qui fourre ses croustades à la viande humaine. Une version contemporaine raconte que les hamburgers d’une certaine chaîne de restauration rapide contiennent de la viande de ver de terre.

Madeleine Ferrières rappelle qu’il existe une version britannique, que l’on retrouve dans le titre d’une ballade anglaise du XVIIe siècle: «Nouvelles de More-Lane, ou les tours de coquin d’un garçon de cabaret habitant en cet endroit qui, ayant acheté un poulain gras pour dix-huit pence, la jument étant morte, et lui ne sachant comment élever par lui-même le poulain, le tua et le fit cuire dans un pâté et invita beaucoup de ses voisins au festin, et leur racontant ce que c’était, les rendit tous malades comme vous pourrez l’entendre dans la chanson suivante» (fin du titre).

Ce qu’il y a de fascinant avec le scandale des lasagnes surgelées à la viande de cheval roumain, c’est qu’elle ressemble à s’y méprendre à une légende urbaine. Tout y est, y compris l’insaisissable et éternel danger venu de l’Est.

En fait, c’est un peu comme si l’on venait de découvrir, pour de vrai, une femme endormie dans la cabine d’essayage d’une boutique de lingerie tenue par un juif à Orléans. Ou le chat de la mère Michel dans un pâté en croûte.

* «Histoire des peurs alimentaires, du Moyen Âge à l’aube du XXe siècle», de Madeleine Ferrières, Ed. du Seuil, octobre 2002. 480 pages.

Une variante du mythe fait de l’aubergiste un tueur en série qui fourre ses croustades à la viande humaine

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