L'agitation politique et médiatique qui accompagne la fermeture dans la rue du Rhône, à Genève, d'un bar à café et d'un restaurant est à première vue plutôt amusante. Ces fermetures mettent pourtant en évidence un mal profond dont l'affaire de l'Alhambar constitue une nouvelle illustration. Un éditorialiste l'a relevé à bon escient: le «sauvetage» des vieux bistrots de Genève ne saurait se justifier, comme d'aucuns le suggèrent, au coup par coup au prétexte d'une conservation du patrimoine sujette à d'infinies interprétations. S'il doit intervenir, ce ne peut être qu'à l'éclairage d'une volonté clairement exprimée d'entretenir une certaine façon de vivre ensemble des Genevois et de celle d'enrichir la vie sociale, culturelle et économique de notre cité. Avant le Conseil d'Etat sont en cause les autorités de la Ville.

On sait que malheureusement ces autorités communales, depuis plusieurs décennies, n'ont cessé de céder à la démagogie et multiplié à l'adresse de leurs électeurs les promesses d'une ville sans bruits, sans fumées, sans odeurs, sans parkings, sans voitures et pleine de squatters réquisitionnés pour prévenir la démolition d'immeubles souvent sans intérêt historique ou architectural mais servant d'utiles prétextes à un curieux discours politique. Celui qui veut faire croire qu'il est possible de construire la campagne en ville sans enlever à cette dernière les ingrédients de la vie sociale, culturelle et marchande qui en font la richesse et qui l'animent.

En fait la vie aseptisée de la cité le soir et le dimanche ne doit que très peu aux propriétaires immobiliers. La responsabilité de l'évolution désolante que chacun peut constater se situe surtout au sein du Conseil administratif de la Ville qui depuis trente ans fonde son travail sur une vision étriquée et paralysante.

Au-delà de la liste des bistrots genevois disparus il faudrait parler de toutes les occasions ratées en matière d'animation à cause du peu d'ambition des édiles de la Ville. L'une est particulièrement révélatrice. Sait-on que si le premier complexe cinématographique multisalles s'est ouvert en 1999 à Balexert, c'est essentiellement parce que l'exécutif de la Ville s'est refusé à proposer à ses promoteurs un emplacement dans les Rues-Basses où ils voulaient l'implanter?

Il n'est pourtant pas trop tard pour inverser le cours de choses. La solution existe et donne d'excellents résultats dans nombre de villes semblables en France, en Belgique, en Grande-Bretagne et en Suisse. Elle est incarnée par le City Manager. Désignée conjointement par l'autorité politique, les associations de commerçants et culturelles ainsi que par les milieux immobiliers, cette personnalité est chargée de dégager en collaboration avec toutes les parties concernées la meilleure stratégie d'aménagement et de revitalisation du centre urbain puis de la mettre en œuvre. Evidemment, cette manière ambitieuse et volontariste de concevoir et de construire l'avenir de notre centre-ville exige de tous les acteurs qu'ils accordent priorité au long terme et qu'ils le définissent. Cela est possible. Elle exige aussi de la part des autorités de la Ville une humilité et un courage qui semblent actuellement leur faire défaut.

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