Jeudi matin, un cocktail Molotov a atterri dans l’enceinte de la villa d’Aung San Suu Kyi à Rangoun, provoquant des dégâts matériels mineurs. Là même où ses partisans lançaient des fleurs du temps de ses quinze années passées en résidence surveillée, au plus fort de la répression de la junte, un inconnu a brisé le consensus birman: l’icône de tout un peuple peut aussi susciter la haine. Et cette fois-ci, ce n’est pas l’armée qui veut s’en débarrasser.

Ce jour-là, Aung San Suu Kyi n’était pas à Rangoun, mais dans la capitale du Myanmar (nom officiel du pays), Naypyidaw, où elle a pour voisin l’ancien dictateur Than Shwe. Un homme qui a permis la transition démocratique. Un homme surtout qui a tout lieu de se féliciter de la tournure des événements: son ancienne ennemie, à la tête depuis deux ans du gouvernement démocratique, focalise désormais les critiques alors que la réalité du pouvoir reste fermement entre les mains des généraux.

L’icône fracassée

Au fil des mois, la légende que s’était construite Aung San Suu Kyi tourne au destin tragique. La raison? Face aux massacres perpétrés par l’armée contre les Rohingyas (l’ONU parle de nettoyage ethnique) son silence, d’abord complice, devient coupable. A aucun moment le Prix Nobel de la paix, malgré les appels internationaux à le faire, n’a exprimé la moindre compassion pour les victimes des exactions militaires. Elle n’a rien fait, ou du moins rien dit publiquement, pour stopper la sauvagerie des soldats.

Alors qu’elle aurait pu devenir le «Mahatma Gandhi de Birmanie», Aung San Suu Kyi risque de tout perdre

Alors oui, il y a eu un malentendu, comme l’explique avec brio le correspondant du Monde à Bangkok, Bruno Philip, dans un petit livre qui vient de paraître: Aung San Suu Kyi, l’icône fracassée (Ed. Equateurs). La militante démocrate, dont l’entêtement aura eu raison de la junte en tant que gouvernement, est aussi, et peut-être avant tout, une nationaliste bouddhiste rêvant de parachever l’œuvre modernisatrice de son père, Aung San, qui arracha l’indépendance aux Britanniques avant d’être assassiné par un rival politique. La justice pour laquelle elle a combattu, au nom du peuple birman, se fracasse en effet sur l’inégalité de traitement dénoncée par les multiples ethnies minoritaires du pays dont la musulmane, la plus haïe de toutes par la majorité bamar.

Le malentendu s’étend

Mais ce malentendu-là n’aurait été le fait que des étrangers ignorant la réalité du pays. En Birmanie, diplomates et supporters d’Aung San Suu Kyi continuent de plaider la clémence en soulignant la complexité de la donne: prisonnière du jeu des militaires elle n’en demeurerait pas moins le meilleur espoir de réformer le pays. L’ostraciser, comme on le fait actuellement, ne fera que la jeter dans les bras de la Chine, comme la junte avant elle. C’est en réalité chose déjà faite. En novembre dernier, la Dame de Rangoun était la figure la plus en vue parmi les dirigeants de partis ayant réalisé le pèlerinage de Pékin pour saluer les travaux du 19e congrès du Parti communiste chinois.

De fait, le malentendu pourrait bien s’étendre à la société birmane. Car il n’y a pas que le sort des minorités qui interpelle. Le silence d’Aung San Suu Kyi envers les atteintes à la liberté d’expression devient tout aussi suspect. Ainsi la cheffe du gouvernement civil ne trouve-t-elle rien à redire à l’arrestation de deux journalistes birmans (travaillant pour l’agence Reuters) détenus par une justice sous influence militaire.

Alors qu’elle aurait pu devenir le «Mahatma Gandhi de Birmanie», Aung San Suu Kyi risque de tout perdre faute d’user de son aura pour résister à l’armée, souligne Bruno Philip. C’est peut-être le signal donné par le lanceur de cocktail Molotov.