Le remarquable exercice de consensus mené à bien autour de Kaspar Villiger pour rétablir l'équilibre des finances fédérales ne va pas tarder à connaître son heure de vérité. C'est une chose que d'obtenir que les dirigeants des partis et les représentants d'organisations patronales et syndicales, plus ceux des cantons, parviennent à un accord global dans lequel chacun est amené à céder sur un ou plusieurs points à ses partenaires. C'en est une autre que d'obtenir que la base suive ses chefs et que le parlement se pénètre du même sens du compromis.

Il n'a pas fallu longtemps pour que ce consensus connaisse ses premiers accrocs, on l'a vu avec la fronde contre les économies supplémentaires demandées à l'armée. Chacun des partenaires ne fait qu'une confiance très limitée aux autres parties sur leurs capacités à tenir leurs engagements, et ils n'ont sans doute pas tort.

Les socialistes sont les premiers à s'être penchés sur les résultats de la table ronde et leur réaction est symptomatique de ce que l'on peut attendre des autres partis et organisations. Le discours lucide insiste sur les acquis. Nous n'aurions jamais pu obtenir devant le parlement ce que nous avons obtenu autour de la table ronde, admettent-ils. Et effectivement la gauche s'est fort bien tirée d'affaire, tant en évitant des coupes drastiques dans les assurances sociales qu'en obtenant de nouvelles recettes. Mais les socialistes n'en jugent pas moins inadmissibles certaines des concessions qu'ils ont dû faire en échange. Dans le domaine des transports publics, dans celui de la formation, également, on sent bien que certaines couleuvres seront impossibles à avaler pour une partie de la base, quitte à ruiner le consensus. Il en ira sans aucun doute de même dans le camp bourgeois, quand se préciseront plus concrètement les nouvelles recettes.

La grande faiblesse d'un consensus tel que celui obtenu autour de la table ronde est que la culture politique de ce pays n'intègre pas la notion d'accord global et que le jeu des institutions ne facilite pas sa réalisation. Les dirigeants politiques ne possèdent ni la culture du marchandage, ni les moyens d'imposer à leurs troupes un compromis négocié. L'accord réalisé autour de la table ronde n'engage guère, en fait, que les participants. Et il n'est pas en tant que tel traduisible sur le plan institutionnel. Les décisions de principe prises à cette occasion passeront en ordre dispersé dans le moulin parlementaire. Il faudrait que chacun des protagonistes fasse preuve d'une volonté de fer pour éviter que le bel édifice ne s'écroule.

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