Éditorial

Un coup de pied dans la fourmilière

Le dopage généralisé, à grande échelle, existe bel et bien en 2015. Un triste état de fait qui prouve la faiblesse des moyens à disposition dans la lutte contre la tricherie et qui montre que la conscience individuelle est la seule barrière efficace contre le fléau du dopage

Nous n’étions pas naïfs au point de croire que le dopage avait déserté les stades – et surtout pas les podiums – mais nous pouvions penser qu’il s’était fait plus rare, moins systématique, depuis la disparition du bloc soviétique; que la cause en était désormais la faiblesse humaine et non les décisions gouvernementales. Eh bien non, le dopage généralisé, à grande échelle, existe bel et bien en 2015. Notamment en Russie, dans le milieu de l’athlétisme. Pour Dick Pound, le président de la commission d’enquête indépendante de l’Agence mondiale antidopage (AMA) qui vient de présenter son rapport sur le dopage dans l’athlétisme russe: «Il n’y a pas de raison de penser que ce pays est le seul en cause, ni que ce sport soit le seul atteint.»

Ancien président de l’AMA, ancien candidat malheureux à la présidence du CIO, Dick Pound est à la fois un vieux routinier de la gouvernance sportive et une figure un peu excessive. Comme s’il voulait justifier sa posture à la fois dans le système et en dehors, le Canadien n’est pas allé au bout de sa logique. Lors de sa présentation, il a souvent paru se satisfaire de ses effets d’annonce. Avec une belle liberté de ton, il a admis que les Jeux olympiques de Londres avaient été «sabotés» par la Russie et préconisé que celle-ci soit «suspendue» pour ceux de Rio l’an prochain. Jusqu’à quand? «Jusqu’à ce que la Fédération russe d’athlétisme se plie à nos recommandations.» Et comment vérifier qu’elles seront appliquées puisque personne n’en a été capable jusqu’ici? Les découvertes de la commission d’enquête n’ont été rendues possibles que par les révélations d’un couple de «donneurs d’alerte» russes présentées en décembre 2014 puis en août 2015 dans deux documentaires de la chaîne allemande ARD. Cela en dit long sur l’inanité de la lutte antidopage.

Dick Pound ne semble pas avoir conscience que la force de son rapport n’a d’égale que la faiblesse de ce combat contre la tricherie dont il est l’une des figures depuis quinze ans. Pour tout dire, il nous a fait l’effet de quelqu’un qui donne un grand coup de pied dans la fourmilière mais qui n’a pas les moyens d’empêcher les fourmis de se remettre immédiatement à la tâche.

Ecrivons-le clairement: à ce jour, la conscience individuelle est la seule barrière efficace contre le fléau du dopage. Pour une raison toute simple: celui qui veut tricher peut le faire. S’il en a les moyens, ou si on les lui donne, comme en Russie, il pourra se doper avec un minimum de risques et un maximum d’efficacité. Ce sera encore le cas lorsque la Russie aura fait vœu de repentance pour récupérer sa place dans la famille olympique. Et son rang au tableau des médailles.

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