Ne dit-on pas des sénateurs qu'ils sont des personnes posées, réfléchies et rigoureuses. Aussi, l'opinion du conseiller aux Etats socialiste vaudois Michel Béguelin, parue dans Le Temps du 10 janvier 2006, sur la réalité de la dette publique dans notre pays a-t-elle retenu l'attention. Que dit l'élu fédéral dans son article? En substance que, contrairement aux affirmations de la droite, la situation de la dette publique en Suisse ne serait finalement pas si dramatique que cela! Il fonde son appréciation sur la publication par la Banque nationale suisse (BNS), le 3 novembre dernier, des comptes financiers 2003 du pays, lesquels sont basés, pour la première fois, sur les normes européennes. Et que diraient ces chiffres, selon le député vaudois? Que notre dette nette cumulée (Confédération, cantons et communes) s'élèverait à 107 milliards «tout compris», soit «beaucoup moins que ne le proclame la droite. Ainsi, selon la norme internationale, la relation entre la dette publique et le PIB tombe aux environs de 33%. Une position très, très enviable et certainement très enviée face à la norme internationale de 60%, le maximum officiellement toléré»! Le message politique est clair. Les «méchants» de la droite manipulent les statistiques, font peur au peuple en agitant des chiffres qu'ils savent erronés, afin d'appauvrir encore plus, d'étrangler «la classe moyenne, les paysans, les jeunes et les retraités AVS». On s'étonne dès lors que la gauche neuchâteloise persiste à mettre en œuvre une politique de rigueur. Sans doute ne connaît-elle pas le contenu des «révélations» de Michel Béguelin! Quoi qu'il en soit, l'élu vaudois interprète mal les données qu'il cite et, plus contestable, sème délibérément la confusion dans les esprits.

D'abord, la prise en compte pour les collectivités publiques de la seule «dette nette» n'est pas pertinente. Certes, le patrimoine de l'Etat peut être valorisé, cependant, sa mobilisation s'avère déjà plus problématique. Les comptes publics font d'ailleurs la différence entre le patrimoine financier et le patrimoine administratif. Ce dernier englobe des biens qui, par définition, ne sauraient être réalisés sans entraver l'accomplissement normal des tâches publiques. Une prison, une mairie, un commissariat et une autoroute représentent sans conteste des valeurs; mais de là à les hypothéquer, en quelque sorte, afin de pouvoir s'endetter davantage, il y a une marge qu'une saine gestion ne permet pas de franchir.

De la même manière, les actifs financiers ne sont pas, sans autre, tous «liquides». Leur utilisation éventuelle est soumise à des règles contraignantes, notamment légales (cf. les actions de Swisscom détenues par la Confédération, par exemple). Pas étonnant donc que les critères de Maastricht (la «norme internationale» à laquelle Michel Béguelin se réfère) relatifs à l'endettement mettent en rapport PIB et dette publique brute, et non pas dette publique nette. Ce qui donne pour notre pays, pour l'année 2003, un taux de 54% (234 milliards de dette en rapport à un PIB de 434 milliards), et non de 33%, comme l'indique, de manière incorrecte, Michel Béguelin dans son article.

Ensuite, et c'est sans doute l'argument le plus fort, les intérêts bancaires sont payés sur la dette brute, c'est-à-dire sur l'ensemble des engagements contractés. Aujourd'hui, le service de la dette grève lourdement les comptes publics. De plus, il est soumis aux fluctuations du loyer de l'argent. Un facteur difficile à maîtriser, et qui peut provoquer de solides dégâts en cas de hausse des taux d'intérêt!

Si l'on considère que la somme des intérêts à payer s'élevait, pour 2003, à près de 6,9 milliards, avec un taux moyen de 2,9%, cela fait environ 19 millions d'intérêts à payer chaque jour! C'est dire à quel point la situation est préoccupante et que les personnes qui veulent la banaliser ne tiennent pas un discours responsable.

Enfin, même si l'on peut discuter à perte de vue sur le niveau «idéal» de l'endettement public, force est d'admettre que son évolution depuis 1990 est inquiétante. Les dettes de la Confédération, par exemple, ont plus que triplé, passant de 38 à 124 milliards, en 2003. Aussi convient-il de casser, en priorité, cette logique dépensière.

Le frein à l'endettement va permettre une diminution du taux d'endettement, pour autant que la croissance économique soit au rendez-vous. Mais rien ne remplacera la volonté politique. Laquelle réclame un débat honnête, transparent et ouvert sur la réalité des comptes de la nation. En minimisant l'ampleur de notre endettement, et son impact négatif sur la marge de manœuvre des politiques publiques, Michel Béguelin ne rend service à personne, pas même à son propre camp. En effet, quel pays au monde peut-il mener une bonne politique avec des finances obérées, qui vont à vau-l'eau?

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