Quand l’Organisation des Nations unies empoigne la question israélo-palestinienne en 1947, elle compte 58 Etats membres. Elle en compte aujourd’hui 193 et son potentiel d’agrandissement est presque sans limite, sur tous les continents, tant sont nombreux les peuples travaillés par l’idée d’indépendance. Même critiqué, le modèle de l’Etat-nation triomphe. Il reste le seul reconnu et actif dans le droit international, celui qui est censé fournir aux individus le cadre nécessaire à leur sécurité et à leurs espoirs. Ne pas appartenir à un Etat signifie, au XXIe siècle, être privé de statut et ne pas pouvoir développer de projet. C’est une condition désespérante, au sens littéral du terme. C’est celle des Palestiniens, dont Mahmoud Abbas cherche à sortir en revendiquant la reconnaissance étatique. L’histoire de cette revendication en dit long sur ce qu’il est advenu du modèle de l’Etat-nation durant les soixante dernières années.

En novembre 1947, après moultes pressions américaines, une petite majorité des membres de l’ONU décident la partition de la Palestine entre deux Etats: un Etat juif de 14 000 km2 avec 558 000 Juifs et 405 000 Arabes, et un Etat arabe de 22 500 km2 avec 804 000 Arabes et 10 000 Juifs. Les lieux saints, Jérusalem et Bethléem, avec 106 000 Arabes et 100 000 Juifs resteront sous régime international. La résolution 181 de l’Assemblée générale qui décrit cette partition ne divise pas les Arabes et les Juifs mais le pouvoir et le territoire. Elle prend pour acquis qu’ayant chacun un Etat dans lequel ils se reconnaissent, Juifs et Arabes s’y côtoieront en citoyens, minoritaires dans l’un, majoritaires dans l’autre. Les Arabes palestiniens et les Etats arabes ne voient pas les choses sous cet angle, ils déclarent la guerre et la perdent

Le 11 mai 1949, seul Israël est admis comme Etat à l’ONU, avec la formule rituelle des résolutions d’admission: Israël est «un Etat pacifique» qui «accepte les obligations de la Charte», qui «est capable de remplir lesdites obligations» et se déclare «disposé à le faire». Il s’étend sur un territoire passablement plus grand que celui de la partition de 1947, délimité par une «ligne verte» établie par la Commission d’armistice mais n’est pas fixé en droit puisque les Etats arabes voisins ne reconnaissent pas cet Etat.

L’Etat arabe de la partition de 1947 disparaît. Son territoire est soit pris par Israël, soit occupé par la Jordanie (Cisjordanie) et l’Egypte (Gaza). Son peuple s’enfuit, de gré et de force. Les Palestiniens qui restent en Israël deviennent citoyens de seconde zone. La «question palestinienne» est née.

Pour les dirigeants israéliens, elle est simpl: empêcher à tout prix la création d’un Etat palestinien, danger absolu. Pour les dirigeants palestiniens, elle oscille au cours du temps entre tenter d’obtenir le respect des droits des citoyens palestiniens dans le cadre de l’Etat israélien ou forcer la marche vers la création d’un Etat séparé. Des intellectuels comme Martin Buber ou Hannah Arendt avaient défendu avant 1947 l’idée d’une fédération ou d’un Etat binational. La proclamation de l’Etat d’Israël en 1949 l’a rendue obsolète. Pourtant, dès sa création en 1964, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) défend une idée parallèle: l’intégration des deux peuples dans un Etat laïc et démocratique. C’est une époque où existent encore de grandes fédérations politiques interethniques comme l’Union soviétique ou la Yougoslavie, qui n’ont pas encore révélé la somme des contraintes par lesquelles elles existent. La Communauté européenne fait des progrès. Les idéaux de cohabitation se donnent de beaux jours

Au Proche-Orient cependant la Guerre de Kippour de 1973 change la donne, Israël s’affirmant, avec son alliance américaine, comme un bastion inébranlable, et inaccessible à un projet de partage du pouvoir et de la terre. En 1974, l’OLP déclare que seule une solution à deux Etats est désormais possible. Cette position est adoptée formellement en 1988 et c’est elle qui sert de base aux discussions d’Oslo des années 1990. L’OLP amende d’ailleurs sa charte pour reconnaître Israël et justifier ainsi sa demande d’un Etat palestinien à ses côtés

L’échec des pourparlers d’Oslo paraît sonner le glas de cette solution. Le Hamas, d’ailleurs, ne l’a jamais acceptée. Aux Etats-Unis, Edward Saïd reprend sa lutte pour un Etat binational, de même que Tony Judt, dans un article retentissant de la New York Review of Books en 2003. Arafat lui-même déclare au Guardian en 2004 que «le temps s’épuise pour une solution à deux Etats». En 2008, le président de l’université Al-Qods, Sari Nusseibeh, déclare qu’«une solution à deux Etats ne sera bientôt plus possible». Et de décrire quinze années d’échec d’un projet selon lui irréaliste, pour revenir à celui de l’Etat unique, par «une campagne pour l’égalité des droits civiques, avec pour objectif de faire partie du système israélien».

Celui-ci le supporterait-il, quand presque plus aucun Etat multinational n’existe, quand l’idéal d’autonomie a partout affaibli l’idéal de coexistence et de coopération? Il est compréhensible que les Palestiniens, même du Hamas, se sentent en joie à la perspective de faire leur chemin parmi les autres Etats des Nations unies, avec une «identité nationale, mais ce choix auquel ils se soumettent dit quelque chose des Etats d’aujourd’hui: des machines à produire de l’exclusif, du même et du rétréci.