Il était une fois

Un dimanche entre nous

Appliquée aux problèmes internationaux, la démocratie directe accouche de phénomènes comme le 9 février 2014 en Suisse ou le Brexit en 2016: de nombreux votants n’ont pas anticipé les conséquences de leurs choix

Jours tranquilles au paradis de la démocratie directe. Convoqués aux urnes, on a donné notre avis sur l’organisation de quelques affaires domestiques, les retraites, le comportement écologique, les renseignements livrables à la police et toutes sortes de questions cantonales de diverse importance. On a voté presque comme prévu, dans la logique habituelle de nos différences ancestrales, les Genevois emballés par les nouveautés, les Schwyzois emballés pour les refuser avec, entre les deux, toutes les nuances de gris. C’était bien, on était entre nous, confortables dans nos désaccords démocratiques. Sauf au Tessin, il n’était pas question de l’étranger, qu’il soit criminel, européen, musulman ou les trois à la fois. Si le spectre du terroriste (forcément étranger) explique le succès de la loi sur le renseignement, c’est surtout sur la protection de la vie privée des Suisses qu’a porté le débat, au demeurant calme et fructueux.

Et la vie suisse suit son cours

Dans un système national fermé, quand le peuple a les moyens de décision en main: une perception raisonnable de l’économie nationale, une connaissance de la loi, une familiarité avec les acteurs et beaucoup de temps, la démocratie directe est une institution admirable, surtout quand les initiatives sont rejetées, les affrontements de leur mise en œuvre nous sont alors heureusement épargnés. La maîtrise, même approximative, de tous ces facteurs justifie la fierté du moi suisse au moment de mettre le bulletin dans l’urne. On a reçu à la maison, personnellement, toute la documentation nécessaire, honnête, claire tant qu’il est possible. On l’a lue ou on connaît quelqu’un qui l’a lue. On en a causé à table, au bureau, distraitement ou pas. On ne va pas forcément voter mais les dates de scrutin scandent une sociabilité suisse, visible sur les écrans et les places de marché. Au jour des résultats, on a gagné ou perdu, nos émotions n’empêchent pas le score d’être ressenti comme légitime. Divisés politiquement, on est ensemble nationalement. Et la vie suisse suit son cours.

Cela se gâte quand nous ne sommes plus entre nous

Ça se gâte quand on n’est plus entre nous. Quand il faut décider d’affaires qui débordent de nos frontières, l’immigration, l’Europe, les juges étrangers, les droits de l’homme, les normes internationales, les réserves de la Banque nationale et ainsi de suite. La démocratie directe produit alors des divisions de nature tragique: la fin n’est bonne pour personne. La légitimité des désaccords est mise en doute. Les perdants cherchent la revanche ou alors trichent, mentent et conspirent dans des Sonderbund politiques d’arrière-salles jusqu’au prochain vote populaire orienté à coup de millions par des spin doctors.

Le peuple suisse, une masse soudain manipulable

Quand il s’agit de nos rapports avec l’étranger, le peuple suisse est transformé en une masse populaire manipulable avec les techniques de la propagande. Adieu la démocratie directe. Voici la démagogie directe. Elle domine le langage, elle impressionne et intimide ceux qui ne le partagent pas, les réduisant peu à peu à un compagnonnage résigné et frustré. Et c’est ainsi qu’on finit par ne plus parler du monde qu’en termes négatifs. Par contraste, comme on est bien chez nous, n’est-ce pas?

Ne pas anticiper les conséquences d’un vote

Appliquée aux problèmes internationaux, la démocratie directe accouche de phénomènes comme le 9 février 2014 en Suisse ou le Brexit en 2016: de nombreux votants n’ont pas anticipé les conséquences de leur choix parce qu’ils ne maîtrisaient pas tous les éléments de la décision. Ils se laissaient bercer par l’espoir d’avoir le beurre et l’argent du beurre, le meilleur de la Suisse (ou de la Grande-Bretagne) avec le meilleur de l’Union européenne. Qu’ils se soient leurrés au pas ne change rien au fait que la sagesse collective imputée au peuple par l’institution de la démocratie directe est démentie. Elle sera détournée par des artifices procéduriers: pas trop de contingents ici, pas trop de Brexit là. La voix du peuple est interprétable à volonté. Même celle des Tessinois qui ont voté contre les travailleurs italiens ce dimanche.

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